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La tête, les mains, le cœur

Quebec
Photo d'archives, Stevens LeBlanc

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La pandémie est comme une peinture abstraite : on y voit ce qu’on veut y voir. 

Pour les uns, cette pandémie est la preuve que l’homme a poussé la nature à bout.

Pour les autres, c’est une « sonnerie de réveil » qui nous oblige à moins travailler et à moins consommer pour nous recentrer sur les « vraies valeurs » : le bien-être psychologique, la famille, l’amour.

Pour l’essayiste britannique David Goodhart, c’est un électrochoc économique qui nous rappelle que les gens qui travaillent avec leurs mains et leur cœur sont aussi – sinon plus – importants pour la bonne marche de nos sociétés que ceux qui travaillent avec leur tête.

LA PYRAMIDE DES MÉTIERS

Dans son dernier livre, La tête, la main et le cœur, Goodhart (un nom de famille qui veut dire, ironiquement, bon cœur) affirme que le temps est venu de revoir ce qu’il appelle notre « hiérarchie des métiers et des professions ».

Les sociétés occidentales, dit-il, ont tendance à surestimer et à surévaluer le travail cognitif – avocats, intellectuels, gestionnaires, financiers, politiciens, concepteurs publicitaires, gens des médias, vedettes, etc.

Les hommes et les femmes qui travaillent avec leur tête, qui manipulent des concepts, des chiffres, des abstractions...

Or, dit Goodhart, s’il y a quelque chose que cette crise nous a montré, c’est que ceux qui rament dans la cale (c’est-à-dire les travailleurs manuels et les gens qui œuvrent dans le milieu des soins) sont aussi importants que cette catégorie de travailleurs qui règnent tout en haut de la pyramide !

Quand les gens applaudissent les infirmières et les préposés sur leur balcon, dit-il, « ce n’est pas seulement le personnel soignant qui est remercié, mais aussi toutes les personnes qui portent à bout de bras la structure invisible de nos vies quotidiennes : les employés de supermarchés, les chauffeurs de bus et les livreurs, celles et ceux qui assurent le maintien des chaînes logistiques de l’alimentation et des médicaments, et qui nous débarrassent de nos déchets ménagers. 

« Tous ne sont pas des travailleurs manuels au sens littéral du terme, mais tous accomplissent des tâches essentielles. » 

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R-E-S-P-E-C-T

Regardez ce qu’a fait le gouvernement Legault.

A-t-il débloqué des fonds pour amener plus de gestionnaires, plus de financiers et plus d’avocats dans le système ?

Non.

Il s’est démené pour avoir plus de préposés et plus de profs. Des travailleurs « du cœur », dirait Goodhart.

En fait, c’est comme si le monde était un théâtre, et que pendant des années, les seules personnes qui nous intéressaient étaient celles qui évoluaient sous les projecteurs. 

Et puis soudainement, on a découvert l’importance des gens en coulisses : le décorateur, les machinistes, les éclairagistes.

Ceux qui font rouler la machine. 

Si la société continue de fonctionner, pendant cette crise, c’est parce qu’un paquet de travailleurs « du cœur » et « des mains » s’activent dans l’ombre.

Des camionneurs, des commis dans les magasins, des vidangeurs, des agriculteurs, des travailleurs manuels qui fabriquent des masques, des éducateurs en garderie...

Il est temps que ces gens (longtemps méprisés par les universitaires) reçoivent le respect qu’ils méritent, dit David Goodhart.

Et pas seulement des applaudissements ou des dessins d’arc-en-ciel.

Mais des salaires qui tiennent compte du rôle essentiel qu’ils jouent.