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Les routes dangereuses du Québec : des victoires, mais à quel prix?

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Dans la dernière année, deux maires ont réussi à faire bouger le ministère des Transports, mais au prix de nombreuses années de mobilisations et après de nombreux décès.

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Alain Bellemare, maire de Saint-Paul près de Joliette dans Lanaudière, ne compte plus les promesses qui lui ont été faites afin de régler le problème de la route 158, appelée « la route de la mort ». 

Nous avons compté 319 accidents qui ont fait 172 blessés et huit morts, entre 2014 et 2019, sur les 25 kilomètres de la 158 qui relient Joliette et Saint-Esprit.

« Les libéraux m’avaient promis ça dur comme fer. Notre premier ministre [François Legault], quand il voulait se faire élire, a aussi promis de régler le problème », dit-il. 

Son combat est même devenu personnel depuis qu’il a été victime d’un face-à-face en 2015, sur cette même route.  

En mars, il a finalement eu la confirmation que la route serait élargie à quatre voies entre la route 343 et la municipalité de Saint-Esprit. 

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La plus meurtrière

Pierre Flamand, maire de Lac-des-Écorces, dans les Laurentides, voit lui aussi la lumière au bout du tunnel. Depuis 15 ans, il demande de sécuriser les 80 kilomètres de la route 117 entre Labelle et Mont-Laurier. 

Depuis 2014, nous y comptons 1083 accidents qui ont fait 369 blessés.

Le maire a créé le comité SOS 117 en 2005 afin de faire pression sur le gouvernement. Il a mobilisé la population, réalisé des études et a parlé à tous les ministres des Transports. 

Il a obtenu des voies de contournement, mais il demandait aussi l’élargissement de la route entre Labelle et Rivière-Rouge. Le ministre des Transports, François Bonnardel, a finalement annoncé fin septembre que cette portion deviendrait une quatre-voies avec chaussée séparée.

Les travaux sont prévus pour 2022. D’autres annonces sont attendues sous peu concernant des corrections de courbes et des voies auxiliaires.

« De 2010 à 2020, entre Labelle et Mont-Laurier, il y a eu 35 décès. Y a pas un tronçon plus meurtrier au Québec. Il était temps d’agir », dit M. Flamand. 

Depuis cette entrevue, une 36e victime s’est ajoutée. Il s’agit d’un homme de 29 ans, mort dans un accident à la hauteur de Lac-des-Écorces impliquant un policier de la Sûreté du Québec qui répondait à un appel d’urgence.

Deux autres élus qui ne sont pas entendus  

Boisbriand  

L’échangeur des autoroutes 15 et 640, à Boisbriand, est l’un des endroits où il y a le plus d’accidents au Québec. Il a pourtant été complètement réaménagé entre 2007 et 2014.
Photo Pierre-Paul Poulin
L’échangeur des autoroutes 15 et 640, à Boisbriand, est l’un des endroits où il y a le plus d’accidents au Québec. Il a pourtant été complètement réaménagé entre 2007 et 2014.

Un des endroits les plus dangereux au Québec est l’échangeur de l’A640 et de l’A15 à Boisbriand, sur la Rive-Nord de Montréal.

Notre Bureau d’enquête y a compté 365 accidents qui ont fait 110 blessés, dont deux graves et un décès, depuis 2014.

Plus de 55 % des accidents qui surviennent à Boisbriand se produisent dans cet échangeur sur lequel la Ville n’a aucun pouvoir.

Avec en moyenne 265 500 véhicules qui y circulent chaque jour, l’échangeur est le troisième plus achalandé de la région métropolitaine. Mais ça n’explique pas tout.

Lors de la réfection de l’échangeur entre 2007 et 2014, Boisbriand avait alerté le ministère des Transports concernant le tracé d’une bretelle qui posait problème. 

« On l’avait souligné au ministère en 2005, 2009 et 2010, mais il nous avait assuré que son design était conforme, et nos interventions n’ont mené nulle part », se rappelle la mairesse Marlene Cordato.

Ainsi, les voitures qui proviennent de Boisbriand par la bretelle Grande-Allée sur l’A640 doivent traverser la voie que les automobilistes qui arrivent de l’ouest sur l’A640 prennent pour se rendre jusqu’à l’A15.

Trafic

« C’est bloqué tout le temps et c’est difficile pour les gens de passer à travers cette masse de voitures. On émet encore des commentaires de façon régulière, mais on n’est pas un intervenant pour le ministère », affirme Mme Cordato. 

La Ville rappelle qu’elle a payé 25 millions $ pour l’infrastructure. 

Le MTQ affirme qu’aucun problème de circulation dans ce secteur n’a été soulevé par Boisbriand ces dernières années. 

Ormstown  

Le maire d’Ormstown, en Montérégie, veut réduire la vitesse de 70 à 50 km/h sur la route 138 dans un secteur urbain, en plus d’ajouter quatre pancartes d’arrêt et de créer un passage piétonnier.

Entre 2014 et 2019, notre Bureau d’enquête a calculé 48 accidents, 31 blessés et trois décès sur la 138 dans le territoire d’Ormstown. 

Mais le ministère des Transports du Québec (MTQ) a rejeté plusieurs demandes.

« On nous dit qu’on ne se qualifie pas, explique Jacques Lapierre, le maire d’Ormstown, non loin de Salaberry-de-Valleyfield. 

Le MTQ nous confirme que le débit dans ce secteur ne justifie pas l’installation de panneaux d’arrêt et que le nombre de piétons n’est “pas suffisant” pour un passage piétonnier. »

« Je suis une municipalité de 4000 citoyens. Même si j’ai juste 20 personnes qui traversent, c’est risqué pour elles, réplique le maire. Il faut ajuster les statistiques en fonction des réalités démographiques locales. On dirait qu’ils ne sont pas sensibles aux besoins locaux. »

Prête à payer

La municipalité est prête à débourser et à exécuter les travaux s’il le faut. 

« On leur a dit à plusieurs reprises, mais la volonté du MTQ n’est pas là », déplore-t-il.

Le ministère a présenté un concept de réaménagement d’une intersection et les discussions se poursuivent. 

« Mais la collaboration [du MTQ] n’est pas très grande », dit M. Lapierre.