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«Le mot “nègre”, il va dans n’importe quelle bouche»

L’écrivain académicien Dany Laferrière
Photo Chrystel Dozias L’écrivain académicien Dany Laferrière

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La citation du titre est de l’écrivain et académicien Dany Laferrière. Quelques mots sur la culture du bannissement et sur l’emploi, parfois légitime, du terme «nègre».

Avis aux censeurs woke et aux adeptes de la cancel culture, il y a, dans ce texte, plusieurs fois l’emploi du terme «nègre». Vous aurez été avertis.

Début des années 90, à une autre époque, à l’université d’Ottawa, au Département des lettres françaises, j’ai eu la chance d’être initié à un courant littéraire absolument fascinant: la négritude.

On peut définir le terme négritude de la façon suivante: «Un courant littéraire et politique qui rassemble des écrivains noirs francophones pour revendiquer l'identité noire et sa culture.»

C’est ainsi que je fus initié à un univers littéraire absolument fascinant et aux œuvres d’Aimé Césaire, de René Depestre, ou encore à l’influence d’une militante comme Paulette Nardal, première femme noire à étudier à la Sorbonne, notamment.

Oui, à l’université d’Ottawa.

Cette université où l’on a livré en pâture la professeure Verushka Lieutenant-Duval à la vindicte de quelques étudiants woke radicalisés qui ont finalement eu sa tête parce qu’elle a «osé» employer le terme «nègre» dans un contexte purement académique.

Vous connaissez l’affaire. Heureusement, une trentaine de ses collègues professeurs ont signé une lettre d’appui, bien tiède, j’ai trouvé, mais bon. Au moins, quelques-uns ont dénoncé.

Le recteur de ladite université, Jacques Frémont, ancien président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, n’a toujours pas réagi. Du moins, pas au moment d’écrire ces lignes.

Les étudiants radicalisés font la loi à l’université, semble-t-il. Mon collègue Joseph Facal rappelle aussi le cas de la professeure de Concordia Catherine Russell, suspendue pour avoir osé citer le titre du livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique.

À quand la prochaine cabale d’étudiants woke radicalisés quand un prof osera citer une œuvre de l’académicien Dany Laferrière ou du cinéaste Robert Morin? Et si seulement ces extrémistes ne faisaient qu’agir dans la marge ou le relatif anonymat. Ce n’est pas le cas. Ils en mènent large dans certaines universités.

Ou ailleurs, dans la société; comme à la CBC quand on a sanctionné sévèrement la journaliste Wendy Mesley pour avoir, elle aussi, cité le livre de Pierre Vallières.

Bête époque, n’est-ce pas?

Je me demande si on enseigne encore le courant littéraire de la négritude à l’université d’Ottawa. Et si on devait le faire, comment y arriverait-on dans cette époque d’inquisition intellectuelle?

Cette époque où le bon sens n’a pas plus de place que l’appel au débat sain et nécessaire. Cette époque où ceux qui gèrent les campus universitaires semblent accepter que ce sanctuaire de la pensée libre et critique soit pris en otage par de petits dictateurs de moralité, leur permettant de faire régner leur culture délétère du bannissement [cancel culture].

À la même époque, j’ai eu la chance de nouer une amitié longue et durable avec le premier député noir de l’histoire de l’Assemblée nationale, Jean Alfred. Il m’avait tant parlé en bien d’Haïti et de la Martinique. Il était décédé déjà quand j’ai eu la chance, enfin, de m’imprégner de la littérature martiniquaise, sur place.

Vous dire à quel point j’ai aimé ce petit paradis, la Martinique...

De ses adversaires politiques, en Outaouais, Jean Alfred avait déjà subi quelques insultes racistes. Il en parlait peu. Pour lui, le terme «nègre» devait être mis en contexte. Il n’avait certes pas peur de se réclamer de «revendiquer l'identité noire et sa culture».

En censurant, sans nuances, le terme «nègre», c’est un peu la mémoire de gens comme Jean Alfred qu’on tait. Et celle des écrivains noirs qui ont revendiqué le droit de nommer leur identité, à leur façon.

Aussi, à ces petits inquisiteurs qui sévissent sur les campus universitaires ou dans l’univers de quelques médias qui sont complaisants à leur cause, on espère un peu de bon sens. Même si on peut douter que ce soit possible, dans cet univers extrémiste là.

Le mot de la fin à l’écrivain Dany Laferrière, plus tôt ce mois-ci, à France Culture, à propos du mot «nègre»:

«Le mot “nègre”, il va dans n'importe quelle bouche, il est dans le dictionnaire, vous l’employez, vous en subissez les conséquences. Mais ce n'est pas le mot qu'il faut éliminer. Quand le livre était sorti en 1985, il avait provoqué, et pour les mêmes raisons, un débat à travers toute l'Amérique. Le mot “négro” a été censuré par toute la presse américaine. Des Noirs étaient contre moi d'ailleurs. Le National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), une des plus puissantes organisations contre l'esclavage, contre le racisme aux États-Unis, m'avait autant censuré que ceux qui étaient d'une certaine manière racistes. Cette censure a fait de ce livre une célébrité mondiale. Alors, si jamais on pense à le recensurer, Dieu merci. [Heureux trait d’humour ici, quand même!]

Le mot “nègre” est un mot qui vient d'Haïti. Pour ma part, c'est un mot qui veut dire “homme”, simplement. On peut dire: “Ce Blanc est un bon nègre.” Le mot n'a aucune subversion. Quand on vient d'Haïti, on a le droit d'employer ce terme et personne d'autre ne peut. C'est un terme qui est sorti de la fournaise de l'esclavage et il a été conquis. C'est là la différence totale avec toute l'histoire du mot nègre; si on le prend par les États-Unis, par les abolitionnistes comme par les colonisateurs, ou par les écrivains de la négritude, on rate l'histoire. L'histoire, c'est que pour la première fois dans l'histoire humaine, des nègres se sont libérés, des esclaves se sont libérés et ont fondé une nation.

Donc, revendiquer quelque chose qui pourrait être dérogatoire ou insultant, ou qui pourrait vous diminuer et en faire exactement votre identité, c'est une des plus vieilles revanches humaines. Un écrivain a au moins un double travail à faire, d'actualiser, c'est-à-dire de devenir contemporain et en même temps, de rappeler que les mots ont une origine, prennent naissance d'une réalité historique. 

Pour Dany Laferrière, chaque auteur doit se sentir libre d’utiliser le mot. Il ne s’agit pas de juger un terme, mais une intention, et de faire confiance à l’esprit critique du lecteur.

Il ne faut pas perdre l’humour quelque part aussi et il ne faut pas perdre le soufre d'un mot dans les livres. Si on enlève toutes les méchancetés de la bouche d'un méchant, il y aura perte de drame. En tant que lecteur, j’ai envie que tous les mots du dictionnaire puissent vivre. Et puis, je jugerai.

Dans la bouche d'un Blanc, n'importe qui peut l'employer. On sait quand on est insulté, quand quelqu'un utilise un mot pour vous humilier et pour vous écraser. Et puis, on sait aussi quand c'est un autre emploi. Vous l’employez, vous en subissez les conséquences.»