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Une bataille quotidienne

L'ancien combattant publie un livre sur son parcours de vie

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Photo Joël Lemay, Agence QMI Ali Nestor tient dans sa main son livre qui sera lancé mercredi.

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Ali Nestor est la preuve vivante qu’il est possible de trébucher, mais aussi de se relever de belle façon par la suite. Le parcours de cet ancien combattant a toujours été inspirant pour les jeunes de la rue, mais aussi pour le reste de la population.

Son livre Moi, Ali Nestor - Petit prince de la rue, qui sera lancé mercredi, permet aux lecteurs de connaître le cheminement de cet ancien combattant qui a déjà été un membre en règle d’un gang de rue.

« J’ai commencé à écrire le livre en 2003, explique Ali Nestor lors d’une généreuse entrevue avec Le Journal de Montréal. À l’origine, ça ne devait pas être un livre, mais un manuscrit ou un journal pour les centres jeunesse et les écoles.

« Je suis parti en voyage et je pensais écrire cela en deux semaines. Ce n’est pas arrivé. Puis, après avoir participé à une émission de radio dans les derniers mois, une éditrice m’a demandé d’écrire un livre. La seule chose que j’ai demandée, c’est que je ne voulais pas qu’on dénature mes propos. »

Ça lui aura donc pris 17 ans pour compléter l’ouvrage sur son cheminement dans les gangs de rue et sa rédemption.

« Je suis content de ne pas l’avoir terminé en 2003. On ne pense pas de la même façon à 40 ans qu’à 30 ans. Ta perception et ton expérience de vie ne sont pas les mêmes. »

Ali Nestor après une victoire contre Patrick Tessier (2009).
Photo courtoisie, Ali Nestor Charles
Ali Nestor après une victoire contre Patrick Tessier (2009).

De la détermination

Le livre de Nestor, dont la préface est signée par Justin Trudeau, Denis Coderre et David Heurtel, est la suite logique du travail accompli par son organisme « Ali et les Prince.sse.s de la rue » au cours des 19 dernières années.

Ce ne fut pas toujours facile pour Nestor de trouver les appuis nécessaires pour lui permettre d’amener son projet de départ à bon port.

Le Québécois d’origine haïtienne n’a jamais douté de sa vision même lorsqu’il était dans son petit gymnase de Saint-Léonard, dans l’est de Montréal. Aujourd’hui, il possède un centre où les sports de combat et l’éducation se côtoient sous un même toit. Son rêve est devenu réalité.

« Je me suis battu pour faire reconnaître l’efficacité de mon programme, précise Nestor. On cognait à toutes les portes, mais on ne recevait pas d’aide.

« Plusieurs personnes voyaient cela d’un mauvais œil d’aider les jeunes par l’entremise des sports de combat. Il y avait beaucoup de préjugés sur les jeunes de la rue.

« Si je n’avais pas persévéré, on n’aurait pas le même impact médiatique aujourd’hui. Les gens comprennent mieux la situation des jeunes en difficulté. »

Ali Nestor Charles a réussi son retour, 5 septembre 2009, au Centre Claude Robillard, alors qu’il s'est emparé du titre du Québec des poids moyens grâce à une victoire par décision unanime en huit rounds sur le Longueuillois Patrick Tessier.
Photo Agence QMI
Ali Nestor Charles a réussi son retour, 5 septembre 2009, au Centre Claude Robillard, alors qu’il s'est emparé du titre du Québec des poids moyens grâce à une victoire par décision unanime en huit rounds sur le Longueuillois Patrick Tessier.

Atteinte du bonheur

Chaque personne possède sa recette du bonheur. Celle de Nestor ne comprend pas beaucoup d’ingrédients.

« Ma plus grande réalisation est de pouvoir venir ici [au centre d’Ali et les Prince.sse.s de la rue] tous les jours et de pouvoir voir l’évolution des jeunes et de leur donner la possibilité d’avoir un meilleur avenir. »

L’organisme de Nestor accueille environ 300 jeunes par année. L’ancien boxeur ne connaît pas son taux de réussite. Par contre, sa paye n’est pas seulement monétaire.

« Il n’y a pas longtemps, il y a un jeune qui est revenu 15 ans après son passage chez nous, explique-t-il. Au début, je ne l’ai pas reconnu. Il a maintenant quatre enfants et il fait un métier qu’il aime.

« Ça m’a permis de me confirmer que je ne fais pas tout cela pour rien. Il m’a mentionné que son séjour avec nous a été marquant dans sa vie. Ça n’a pas de prix. »

Ce type de témoignage permet d’adoucir les histoires qui tournent mal.

« Je connais des jeunes qui sont décédés par suicide. Chaque fois, ça m’a donné un coup de poignard. Lorsque ces tristes événements sont arrivés, je me suis remis en question sur ce que je faisais et sur ma mission avec les jeunes. »

Combat d'Ali Nestor contre Victor Daychief (2008)
Photo Le Journal de Montréal
Combat d'Ali Nestor contre Victor Daychief (2008)

Même dynamique

Est-ce que les jeunes d’aujourd’hui sont différents de ceux qu’ils voyaient au tournant des années 2000 ?

« C’est la même dynamique. La drogue et les armes à feu sont beaucoup plus accessibles. Tu peux t’en procurer au coin de la rue assez facilement.

« J’ai une assez bonne relation avec mes jeunes pour savoir certaines choses et je vais me promener dans certains milieux. On est là pour donner du support et non emmerder qui que ce soit. »

Dans son livre, on découvre que Nestor ne s’ouvrait pas facilement avec les intervenants des centres jeunesse qu’il a fréquentés durant les périodes turbulentes de sa vie. Il était une huître jusqu’au jour où il a rencontré Michel Jetté qui est devenu son mentor dans sa mission avec les jeunes par la suite.

« Le lien de confiance est parfois difficile à aller chercher. Avec Michel, je ne sentais pas de l’insistance ou de l’autorité de sa part. C’est une méthode que j’ai conservée. Les jeunes ont besoin de sentir qu’ils ont une oreille qui peut les écouter sans les juger. »

Flamme différente

Nestor n’est pas différent des autres boxeurs ou combattants. La flamme pour les combats est toujours bien présente à l’intérieur de lui.

« Tu ne peux pas la faire disparaître, souligne-t-il. Par contre, on peut l’amener ailleurs. Ma mission avec Ali et les prince.sse.s m’a permis de faire une transition en douceur entre la fin de ma carrière et mon avenir comme citoyen.

« Maintenant, mon combat, je le fais avec les jeunes au quotidien. Je ne suis qu’un outil pour eux. Lorsqu’ils s’en sortent, c’est parce qu’ils ont utilisé les bons outils pour le faire. »

Avec son organisme, Ali Nestor est capable de faire une différence dans la société depuis près de 20 ans. On peut penser que ce sera la même chose avec son livre.

Quelques Passages du livre

Au sujet de sa relation d’amitié avec Dan Bigras

« Rencontrer Dan fut pour moi comme faire connaissance avec moi-même. Notre premier contact fut un regard, une observation profonde, et le deuxième s’est passé dans mon ring en combat. »

Sur le racisme au Québec

« La discrimination est certes moins visible, mais elle est toujours aussi présente, et, selon moi, c’est ce qui en fait un élément dangereux. »

Sur son cheminement

« Il n’est pas question de me perdre dans mes blessures et de vivre dans le regret. Dans la vie, ce n’est pas parce qu’on vient de loin qu’on ne peut pas aller loin. »

Sur l’importance de sa mère dans sa vie

« Ma mère est ma bougie d’allumage. Ses paroles me font prendre conscience du mal de vivre que je ressens, un mal qui me fait courir après ma mort. »

« Le racisme est inconscient »

« En ce qui concerne la discrimination systémique, de par mon expérience, le Québec est très loin d’avoir évolué. »

C’est dans ces mots qu’Ali Nestor conclut un des chapitres de son livre qui porte sur le sujet. Il n’hésite pas à parler avec franchise du racisme systémique dans notre société.

Après les événements des derniers mois, notamment avec le mouvement « Black Lives Matter », il a rappelé son éditrice pour faire des modifications importantes.

« Ça faisait longtemps qu’ils étaient écrits et j’avais marché sur des œufs pendant mon écriture, mentionne Ali Nestor. Après certains incidents qui sont arrivés, j’ai contacté mon éditrice pour lui demander si je pouvais écrire des passages avec ma vraie vision de la situation.

« Elle m’a donné son approbation et j’ai pu réajuster quelques passages. »

Il raconte plusieurs situations humiliantes et violentes dont il a été victime au cours de son enfance et de son adolescence. Le chapitre « profilage racial » pourrait faire ouvrir les yeux à plusieurs personnes à ce sujet.

Une place aux Autochtones

Lorsqu’on lit le bouquin de Nestor, on pourrait penser qu’il est un devin. Il a consacré un chapitre entier sur le racisme dont les Autochtones sont victimes depuis des décennies.

L’ancien combattant a visé en plein dans le mille en ne sachant pas que le décès de Joyce Echaquan allait survenir peu de temps avant la sortie de son livre.

« Les gens vont penser que je fais allusion à cette histoire alors que j’écris cette partie il y a plusieurs mois. Entre 2003 et 2020, il y a une conscientisation qui s’est faite.

« Par contre, au niveau de l’État, il n’y a pas eu beaucoup d’évolution. Les gens peuvent avoir évolué, mais tant que la structure demeurera la même, il y aura toujours cette forme de racisme qui va exister. »