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«Le nationalisme économique a de l’avenir»: grand entretien avec Pascal Leduc

L'entrepreneur Pascal Leduc
Photo Russell Proulx L'entrepreneur Pascal Leduc

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Pascal Leduc fait partie d’une catégorie assez rare: celle des hommes conjuguant la vocation de grand cadre d’entreprise et d’intellectuel. Entrepreneur et fondateur de sa propre boîte de consultation après avoir longtemps occupé des postes de haute direction d’entreprises manufacturières au Canada, il écrit aussi dans les pages de la revue L’Action nationale et travaille sur son premier livre. On l’entendra assurément de plus en plus dans les années à venir. Je me suis entretenu avec lui à propos de la question du nationalisme économique dans une époque qui tend à redécouvrir ce principe.

Mathieu Bock-Côté: De quelle manière la pandémie nous oblige-t-elle à renouer avec un certain nationalisme économique, que d’autres désignent sous le nom de localisme?

Pascal Leduc: La crise sanitaire actuelle a plongé le Québec et plusieurs pays d’Occident dans une profonde réflexion sur la gestion de l’économie locale et la dépendance envers l’étranger pour des biens essentiels. L’image de Trump décidant où seront expédiés les masques médicaux de 3M a frappé l’imaginaire et obligé le système de santé à retenir son souffle. À gauche comme à droite, on s’interroge donc sur la meilleure façon de promouvoir l’économie locale, de réduire la dépendance internationale sur les biens et produits sensibles tout en continuant de favoriser le flux des échanges économiques transfrontaliers. On discute du prix à payer pour rapprocher la fabrication et conserver les droits de propriété. On commence à penser à évaluer le rôle et l’apport des entreprises globales dans notre économie. Que dire d’une multinationale qui n’a ici qu’un bureau commercial chargé de nous vendre des produits et services venant d’ailleurs? Elle embauche probablement des gens avec des emplois «payants» certes, mais à quel prix pour notre collectivité? Bref, il faudra faire le tri entre ce qui nous enrichit et nous dépouille. Et ce n’est pas aussi simple que de suivre la mairesse Plante qui nous demande bêtement de ne pas aller chez Costco après des décennies de laisser-faire où les Provigo, Rona et autres ont été cédés à des intérêts étrangers et où les grandes chaînes internationales ont percé chez nous, bien aidées par des économies d’échelles incomparables. Par ailleurs, la conscientisation écologique pousse également dans la même direction alors que la provenance des produits et l’étirement de chaînes d’approvisionnement nuisibles à l’environnement mais se nourrissant du cheap labour d’ailleurs sont souvent évoquées dans l’espace public. Finalement, et c’est peut-être plus un souhait qu’un constat, la présence à Québec d’un gouvernement qui se dit nationaliste et qui lance des programmes encourageant l’entrepreneuriat local contribue fort probablement à cette réflexion.

MBC: Que vous inspire le principe de démondialisation? Est-il excessif ou faut-il le prendre au sérieux? S’agit-il de l’horizon politique et économique de nos sociétés qui redécouvrent depuis quelques mois la réalité des frontières et la nécessité d’une certaine autosuffisance économique?

PL: On pourrait effectivement penser que le réel reprend finalement ses droits, après des décennies de croissance économique accélérée qu’on aura associée à la mondialisation des marchés et qui en aura obnubilé plus d’un. Le réel, ce sont les déficits sociaux, environnementaux et démocratiques qui n’ont cessé de prendre de l’importance jusqu’à ce que la crise nous le rappelle sans ambages. C’est la réalisation que les dix hommes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié de l’humanité la plus pauvre, que nos défis environnementaux sont colossaux et urgents et que la démocratie n’existe nulle part ailleurs qu’au sein d’États-nations. Les citoyens s’insurgent contre leurs élites qui leur expliquent, cravate bien attachée et sourire aux lèvres, que les décisions sont prises ailleurs et que c’est ainsi que fonctionne l’inéluctable globalisation. À ce chapitre, après avoir démonisé le Brexit et s’être moqué de son premier ministre, on réalise que la décision du peuple anglais n’est pas tout à fait dénuée de sagesse. Il s’agit non seulement du refus de la mondialisation, des décisions prises ailleurs et des déplacements de masse sur le territoire britannique, c’est aussi la prise de conscience d’un peuple qui décide de son avenir démocratiquement et qui se tourne vers son gouvernement légitimement élu, la seule instance à pouvoir travailler pour son bien-être et sa prospérité sous tous ses angles. Il faut le rappeler, on n’a pas encore fait l’expérience de démocratie à l’extérieur des cadres de l’État-nation.

Mais comme le suggère votre question, la démondialisation et le nationalisme économique conséquent seront étroitement surveillés, ce qui n’est pas fondamentalement une mauvaise chose. On assiste même à des accusations assez drôles et convergentes de factions qui ne se parlent généralement pas! Ainsi, dans la droite libérale, certains brandissent l’épouvantail de Kim Jong-un pendant que la gauche radicale brandit le fascisme, tous deux utilisés pour condamner les initiatives favorisant l’économie locale. Plus sérieusement, on voit déjà les ténors de la droite libérale s’inquiéter. On prévient même La Presse de ne pas pencher plus à gauche. Et c’est ce qui est le plus fascinant chez eux: ils nous présentent la mondialisation comme un «mouvement inéluctable» et pourtant ils gesticulent et paniquent au premier signe du retour du passé, devant une continuité historique qu’ils n’ont pas anticipée.

MBC: Le milieu des affaires est-il favorable à l’objectif de faire du français la langue du travail? À partir de votre expérience, quelle est la psychologie de ce qu’on pourrait appeler les élites mondialisées?

PL: C’est une excellente question. Je vous partagerai mes nombreuses observations plutôt que des faits tirés d’une véritable étude empirique. Le français langue du travail existe de facto dans la grande majorité des PME, surtout à l’extérieur de Montréal. Il ne s’agit pas d’un acte de bravoure, encore moins d’abnégation, mais simplement d’une façon de faire qui va de soi pour ses dirigeants. On gère les clients et employés à l’extérieur du Québec en anglais, mais le reste se passe en français.

Pour ces PME, le vrai défi qu’on ne nomme pas proviendra rapidement du régime fédéral et de son appétit pour l’immigration massive. D’un côté, on accueille beaucoup d’immigrants dans le but annoncé de répondre à des besoins du marché du travail et le gouvernement provincial faillit lamentablement dans ses initiatives de francisation. De l’autre côté, tablant sur l’insuccès des mesures d’intégration, des groupes commencent de plus en plus à lier les exigences de maîtriser la langue française au racisme, comme le Conseil interculturel de Montréal l’a subtilement fait dans son dernier rapport. Les PME n’ayant ni les ressources ni la mission d’enseigner le français à ces futurs employés seront confrontées à un problème complexe et à des risques de poursuite des candidats.

Au sein des grandes entreprises, la dynamique est différente. Un peu comme dans le milieu universitaire avec les professeurs, on aime bien aller repêcher des dirigeants à l’international. Il peut s’agir d’une pratique de l’entreprise globale qui considère le Canada comme un camp de développement pour ses dirigeants mondiaux du futur (c’est très commun dans plusieurs grandes industries manufacturières) et on offre à ceux-ci la chance de gérer un des dix ou quinze grands marchés de la planète. Les entreprises locales cherchant à se donner une vocation ou image internationaliste embauchent également de hauts dirigeants venus d’ailleurs. Dans les deux cas, avec un bureau chef canadien dans la région de Montréal, la maîtrise ou même l’apprentissage du français n’est pas un facteur important, encore moins une exigence. Il s’ensuit que l’anglais devient ensuite la langue de référence obligatoire dans les réunions, les communications, les systèmes de paie et jusqu’à la cafétéria. Il ne s’agit pas d’anecdotes. Dans les dernières années, des situations ont été rapportées grâce au courage d’employés dénonçant leur employeur. Agropur a été un bon exemple il y a quelques années. Et L’Oréal avec un président qui a qualifié la langue française de «curiosité intellectuelle» lorsqu’interrogé par La Presse Affaires. Il a probablement eu l’honnêteté de dire tout haut ce qui se pense tout bas dans plusieurs salles de conseil exécutif. On a pu lire récemment sur GoodFood avec ses dirigeants d’ici décidant que ça se passe en anglais dans leur boîte. Et aujourd’hui, c’est la Banque Laurentienne, qui nomme une présidente ne parlant que l’anglais et qui gérera le tout à partir de Toronto, alors que la moitié du chiffre d’affaires provient du Québec ainsi que la moitié de ses employés. Les autres le font, pourquoi pas nous? se sont probablement dit ces entreprises. Je crois malheureusement que le respect de la langue française dans l’environnement de travail ne peut se gagner que si les employés l’exigent. Ça prend énormément de courage pour ceux qui osent réclamer ce qui devrait aller de soi.

Quant à votre question sur la psychologie des élites mondialisées, les dirigeants venant de l’étranger sont souvent ici pour un court mandat et prévoient déjà leur prochaine destination avant même d’avoir atterri ici. C’est un choix de vie, avec des avantages et désavantages, autant pour eux que pour leur famille. Étant généralement des gens très intelligents et avec un fort sens de l’observation et de l’adaptation, ils apprennent rapidement un des codes non écrits les plus évidents: le meilleur pays du monde ne tolère aucune intolérance (ou bigoterie) envers les identités dans toutes leurs déclinaisons, sauf une. Ce n’est pas pour rien que Sugar Sammy mène une carrière exceptionnelle à se moquer des Québécois et à les accabler de sectarisme, comme il l’a fait récemment en disant que le renforcement de l’OQLF allait causer des fermetures d'entreprises. Et je ne dis pas qu’il n’est pas drôle. Mais jamais il ne pourrait jamais faire carrière sur le dos d’une autre minorité en Amérique du Nord.

Bien au fait que la maîtrise de la langue ne lui sera pas imposée, le dirigeant étranger débarquant ici aura souvent de la difficulté à partager des valeurs communes avec sa base, ou à tout le moins s’étonnera-t-il de mal saisir ses codes et de ne pouvoir la mobiliser pleinement. Par exemple, pour faire un lien avec mes propos précédents, j’ai travaillé avec un président venu d’ailleurs et qui avait des compétences exceptionnelles, mais qui a choisi de ne pas apprendre le français. Pour en rajouter une couche, son accent en anglais était difficilement compréhensible pour les locaux. Dommage, car ses discours étaient engagés, avec bon ton et intelligence émotionnelle à l’appui...mais plusieurs n’y comprenaient rien. J’ai souvent observé ceci. Et ça se passe chez nous, plus souvent qu’on le pense.

Ce détachement, voire ce décalage de l’élite mondialiste par rapport à la société, influence aussi certains de nos propres dirigeants locaux qui se croient obligés de célébrer l’américanisation ou la globalisation pour gagner en respectabilité et espérer grimper dans l’organigramme. Ça peut nous rappeler parfois Elvis Gratton, si on veut en rire un peu. Il y a quelques mois déjà, un dirigeant québécois d’une grande agence de communication de Montréal faisait une sortie sentie en anglais sur LinkedIn pour espérer que ses filles suivent les modèles de Jacinda Ardern, Alexandria Ocasio-Cortez et Sanna Marin. Ce sont évidemment de très beaux modèles. Mais ce type d’appel au lointain me fascine alors que nous avons la chance de vivre tout près de dames talentueuses aux parcours exceptionnels et qui ont brisé le plafond de verre comme Sophie Brochu, Pauline Marois, Dominique Anglade, Monique Leroux et j’en passe. Évidemment, je tombe peut-être ici dans le domaine de l’éducation, ce qui mériterait une autre discussion!

MBC: Je vous pose la question en tant que cadre d’entreprise. Dans quelle mesure la culture générale peut-elle permettre à un gestionnaire ou à un cadre d’être plus efficace dans son travail, dans sa manière de faire son travail?

PL: Toute organisation, privée ou publique, a besoin de diversité. Et cette diversité doit nourrir la culture de l’entreprise. On observe des groupes de militants et de gens d’affaires réclamer haut et fort la multiplication des identités en entreprise. C’est très bien, mais c’est souvent présenté de façon emphatique avec une définition imprécise et ça peut parfois nous laisser avec une impression de concours de popularité. On peut même avoir l’impression que le discours s’adresse à des Américains, et non à des Québécois. Selon mon expérience et mes observations, c’est la diversité des idées qui est la plus importante et qui mène souvent naturellement à une entreprise représentative de la pluralité de son milieu, de son marché et de sa clientèle. Le dirigeant peut et doit favoriser cette représentativité en embauchant les meilleures personnes disponibles et en ne se limitant pas à son cercle de connaissances, mais en visant des candidats qui enrichiront l’entreprise de leur expérience, de leurs connaissances, de leur créativité, de leurs idées novatrices. De bons dirigeants peuvent détecter ces éléments en entrevue et aller jusqu’à faire appel à des méthodes plus poussées (psychométriques) pour faire une évaluation juste et non biaisée du potentiel des candidats. Il est important que le dirigeant soit le moteur de cette culture où la diversité des idées et la représentativité sont structurantes.

MBC: Pour terminer, on parle depuis quelques mois du Panier Bleu. Comment faire de ce slogan un véritable programme économique? L’achat chez nous peut-il vraiment s’imposer comme nouvelle pratique économique?

PL: Ça ne demande pas une grande révolution, mais des programmes structurants bien pensés qui considèrent l’écosystème autour des produits et des consommateurs qui les achètent. Le ministre Fitzgibbon expliquait récemment que 5$ de plus dépensés par semaine, par ménage, ajouteraient 1 milliard de dollars dans notre économie. Il ne s’agit donc pas d’abolir les produits étrangers, mais de permettre au consommateur de faire un choix éclairé avec un ensemble de facteurs, incluant la provenance. Pour faire du Panier Bleu un programme structurant, il faudra bien marchandiser ces produits, comme on dit dans le milieu, c’est-à-dire leur donner une visibilité accrue pour le consommateur en ligne ou en succursale. Pensez au peu de temps que vous prenez à considérer les différents produits en épicerie. Ça prend un élément perturbateur pour vous sortir de votre automatisme et orienter votre choix vers un nouvel achat. Même chose en ligne puisque, «les grands joueurs internationaux du numérique ont créé un labyrinthe», comme le dit très justement le DG du Panier Bleu, ce qui nuit aux médias locaux et par ricochet à beaucoup de produits locaux. En amont, et on y arrive peut-être tardivement, des discussions ont lieu autour du Panier Bleu pour définir qu’est-ce qui est local et qu’est-ce qui ne l’est pas. Considérons-nous seulement le lieu de production? Ou également l’emplacement du siège social de l’entreprise? L’un des effets pervers de la crise, c’est qu’elle a poussé nos décideurs à prendre des décisions tactiques avant d’avoir établi une stratégie claire et articulée. Donc nous avons des programmes, mais je ne suis pas certain que nous ayons une stratégie politique claire pour les chapeauter, pour les orienter. Encore moins à Ottawa.