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La riche héritière Bronfman soumise à un gourou violent

Sa fortune a aidé la secte NXIVM, dirigée par Keith Raniere où des femmes étaient exploitées sexuellement

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Photo AFP Clare Bronfman lors de son arrivée au palais de justice le 30 septembre où elle a reçu sa sentence pour le rôle qu’elle a joué dans la secte. Elle a été condamnée à 81 mois de prison.

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Clare Bronfman passera les sept prochaines années dans une prison du Connecticut. Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser la riche héritière d’une célèbre famille montréalaise à financer une secte américaine exploitant des esclaves sexuelles ?

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Jamais le groupe NXIVM, dirigé par Keith Raniere, où des femmes étaient exploitées sexuellement, n’aurait pu poursuivre ses activités aussi longtemps et de manière aussi efficace sans les 100 millions $ de Clare Bronfman, ont affirmé les procureurs en déposant les accusations.

La famille Bronfman est l’une des plus riches du pays. À lui seul, l’oncle de Clare Bronfman, Charles Bronfman, aurait une fortune évaluée à 2,3 milliards de dollars, selon Forbes.

La femme de 41 ans a admis avoir utilisé de fausses identités pour accéder à des données informatiques. Elle a aidé Keith Raniere à utiliser une carte de crédit au nom d’une ex-maîtresse, Pamela Cafritz, après qu’elle fut morte du cancer. 

L’héritière a aussi utilisé sa fortune pour financer des assignations en justice contre des ennemis présumés de NXIVM.

Arrêtée en juillet 2018 en même temps que d’autres femmes recruteuses, Clare Bronfman a plaidé coupable à des chefs d’accusation d’usurpation d’identité et d’association de malfaiteurs pour cacher des immigrants illégaux.

Née en 1979, Bronfman est la plus jeune des sept enfants d’Edgar Bronfman, et petite-fille de Samuel Bronfman, fondateur de l’empire canadien des spiritueux Seagram basé à Montréal. Issues du troisième mariage de leur père avec Georgina Bronfman Havers, Clare Bronfman et sa sœur Sara ont vécu leur enfance dans le luxe.

Ses parents ont divorcé alors qu’elle était très jeune. Elle a passé son enfance dans des pensionnats en Angleterre. Elle allait visiter sa mère, qui résidait au Kenya, tandis que son père vivait aux États-Unis.

À l’adolescence, passionnée par les chevaux, la jeune femme est partie rejoindre son père sur son ranch en abandonnant ses études secondaires. Espérant faire carrière, elle a remporté quelques prix dans des tournois équestres.

La secte était sa famille

Puis en 2003, à l’âge de 23 ans, sa vie a pris un tournant décisif. Sa sœur Sara lui a fait connaître NXIVM, un centre offrant des cours de croissance personnelle. Clare Bronfman est tout de suite tombée sous le charme du fondateur, Keith Raniere.

Sans aucune expérience équestre, ce dernier lui a proposé de devenir son entraîneur en vue de la mener aux Jeux olympiques, ce qu’elle a accepté. Peu après, elle abandonnait toutefois la compétition pour devenir administratrice pour NXIVM.

C’était la première fois qu’elle avait l’impression de faire partie d’une famille, a-t-elle dit plus tard devant le tribunal.

Manipulée par le gourou

Clare Bronfman après sa mise en accusation en juin 2018.
Photo Reuters
Clare Bronfman après sa mise en accusation en juin 2018.

Savait-elle que des femmes étaient recrutées au sein des membres de NXIVM pour faire partie d’une société secrète parallèle, en réalité un harem au service de Raniere ?

Dès 2003, quelque temps après son intégration au groupe, un premier reportage exposant le côté sombre et manipulateur de NXIVM paraissait dans le magazine Forbes. L’article comprenait une citation d’Edgar Bronfman, père de Clare : « Je pense que c’est une secte. »

Keith Raniere s’est alors mis à culpabiliser Clare Bronfman en lui demandant de se racheter, ont raconté des témoins au tribunal. En outre, disait-il, sa fortune était de l’argent sale amassé à l’époque de la prohibition, et elle devait maintenant l’utiliser pour le bien, soit, selon lui, financer les activités de sa secte.

Aucun regret

Clare Bronfman était-elle ensorcelée par son gourou ? Comme rapporté par le Albany Times Union en 2015, elle aurait comploté avec lui pour implanter un logiciel espion sur l’ordinateur de son propre père, Edgar Bronfman, afin de surveiller ses courriels, et entre autres ses échanges avec Hillary Clinton.

La relation entre elle et son père est demeurée tendue jusqu’à sa mort en 2013.

Ses avocats ont présenté la femme comme mal dans sa peau et angoissée avant sa rencontre avec Keith Raniere.

« Pendant mes nombreuses années chez NXIVM, j’ai commencé à apprécier la vie, à me sentir acceptée, aimée, heureuse. Beaucoup de membres de cette communauté sont devenus un peu ma famille, et je ne peux pas tourner le dos à ces amitiés ni nier le profond impact que Keith et NXIVM ont eu sur ma vie », a-t-elle écrit au juge Nicholas Garaufis.

Selon ses avocats, Clare Bronfman a toujours dit ne pas être au courant des activités de trafic humain et d’exploitation sexuelle.

Elle a pourtant recruté et payé des avocats pendant des années pour faire taire les victimes de la secte.

Elle et sa sœur Sara ont également engagé pour plus d’un million de dollars une firme d’espionnage de Montréal, Canaprobe, pour obtenir illégalement les dossiers financiers d’élus, de journalistes et de plusieurs juges fédéraux ayant présidé des litiges impliquant NXIVM, afin de les intimider.

Elle a admis sa culpabilité, tout comme les autres femmes arrêtées en même temps qu’elle, soit Allison Mack, actrice dans Smallville, Kathy Russel, la comptable de l’organisation, et Nancy Salzman, cofondatrice de NXIVM et sa fille Lauren Salzman.

« Prédatrice »

Le 30 septembre, Clare Bronfman a été condamnée à 81 mois en prison. Neuf femmes victimes de l’organisation sont venues témoigner, parfois en pleurs, disant que la riche héritière, qui payait des avocats pour faire taire les critiques de NXIVM, avait ruiné leur vie. Elles l’ont qualifiée de « mégalomaniaque dangereuse » et de « prédatrice ».

« Madame Bronfman a découvert les détails sur le groupe DOS [NDLR : le groupe des esclaves sexuelles] et a eu à faire un choix entre ceux qu’elle allait protéger : Raniere ou ses victimes. Et elle a choisi Raniere sans équivoque. À ce jour, elle n’a toujours pas présenté clairement ses excuses », a déploré le juge.

Jusqu’à la fin, Bronfman n’a jamais renié son gourou. « NXIVM et Keith ont changé ma vie pour le mieux », disait-elle encore le jour de son entrée en prison.

L’affaire NXIVM fait déjà l’objet d’adaptations à l’écran. Un docusérie, The Vow (Le vœu, sur HBO), insiste sur le côté non sexuel de l’organisation, tandis que le film de Lisa Robinson, Escaping the NXIVM Cult (2019), est basé sur témoignage d’une mère ayant tenté de sortir sa fille de l’organisation.

Une famille marquante   

La famille Bronfman a marqué l’histoire du Canada, et en particulier celle de Montréal, avec ses actions philanthropiques... et son implication pendant la prohibition.

La famille a d’humbles origines. Arrivés de Russie en 1889, Mindel et Ekiel Bronfman se sont installés en Saskatchewan, puis au Manitoba. Cette famille juive comptait sept enfants, dont Samuel Bronfman, le grand-père de Clare.

D’abord paysans, puis marchands de bois, ils se sont tournés vers l’hôtellerie, réalisant que l’alcool était une source de revenus intéressante.

De fil en aiguille, les frères Bronfman, avec Samuel à leur tête, ont fondé la Distillers Corporation, à LaSalle, puis, en 1928, ont acquis la distillerie Joseph E. Seagram & Sons. Leur entreprise a gardé le nom de Seagram.

C’était l’époque de la prohibition. La fabrication et la vente d’alcool étaient alors interdites aux États-Unis. Seagram expédiait son alcool près des frontières, où des contrebandiers l’achetaient pour le faire passer aux États-Unis. Quand, en 1933, l’alcool a de nouveau été permis aux États-Unis, Seagram était fin prêt à y écouler ses réserves de whisky vieilli.

Philanthropes

Samuel Bronfman était aussi un philanthrope. Président du Congrès juif canadien, il a persuadé le Canada de laisser entrer 1200 victimes de l’Allemagne nazie, qu’il a engagées dans sa distillerie.

Au fil des ans, Samuel et Saidye Bronfman ont mis sur pied une fondation de bourses pour encourager l’esprit d’entreprise. Le couple a entre autres financé la construction d’un pavillon portant son nom à l’Université McGill.

En 1971, leur fils Edgar Bronfman a pris la tête de l’entreprise. Seagram est devenue, dans les années 1980, la plus importante entreprise de distillation au monde avec entre autres le whisky Crown Royal et le rhum Captain Morgan.

En 1994, son fils Edgar Jr a pris le relais, diversifiant ses affaires, notamment dans le pétrole et le gaz.

Peu à peu, les marques de boissons ont été cédées, jusqu’à ce qu’en 2000, Vivendi paie 34 milliards $ pour Seagram. 

Mise aux enchères, la division boisson a été achetée par Pernod Ricard, qui distribue toujours le gin Seagram.

Jusqu’aux Expos

Edgar Jr, tout comme son père et son grand-père, s’est beaucoup impliqué socialement. Son oncle Charles, qui a longtemps été actionnaire majoritaire des Expos de Montréal, a fait de même.

Fille de Samuel Bronfman, Phyllis Lambert est une architecte ayant beaucoup apporté à la communauté artistique mont­réalaise.