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Patrice Roy, éclairez-nous!

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Patrice Roy n’est pas n’importe qui dans l’écosystème radio-canadien. Présentateur rigoureux, intervieweur musclé, nul ne conteste sa crédibilité. D’ailleurs, on sentait bien son malaise en ondes depuis quelques jours, à l’idée que certains mots pourraient être interdits (de 7 m à 7 m 40 s dans la vidéo mise en lien). Il ne l’avait pas caché exagérément, d’ailleurs, tout comme il avait soutenu sa collègue Wendy Mesley, punie pour avoir prononcé le titre Nègres blancs d’Amérique dans une réunion de production. Je le cite: «Wendy Mesley est une bonne journaliste. Citer le titre d’un livre ne devrait jamais être un crime pour un journaliste. Sinon c’est un monde pire que l’on prépare».

Samedi soir, il a décidé d’intervenir directement dans ce débat. Mais de manière quelque peu étonnante. Commentant la lettre de la rectrice de l’Université Laval sur la liberté d’expression, il a écrit le tweet suivant: «Un texte clair. Pas de détours inutiles. La liberté mais une liberté intelligente, pas réactionnaire, pas frivole, pas insultante pour rien: une liberté académique "bienveillante" mais une liberté!» Comment dire? Cette formulation mérite clarification, pour le dire d’un euphémisme.

Sur Twitter, je lui ai posé la question à deux reprises. «Pourriez-vous m'éclairer: qu'est-ce qu'une liberté d'expression réactionnaire? Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par «réactionnaire»? Il n’a pas cru nécessaire de répondre. Le temps a dû lui manquer. Il est très occupé, je n’en doute pas. Mais puisque je crois cette question essentielle, qu’il me permette de le relancer de manière très officielle ici. Sa réponse nous permettrait de savoir comment une figure majeure de la télévision publique envisage son travail.

Première interprétation possible: faut-il comprendre que la liberté d’expression ne doit pas être accordée aux «réactionnaires»? Si oui, c’est grave. Patrice Roy devrait pourtant savoir que «réactionnaire» est la plupart du temps un mot utilisé pour disqualifier davantage que pour qualifier. On le colle de force davantage à un adversaire qu’il n’est revendiqué. Les progressistes ont d’ailleurs tendance à présenter comme de dangereux déviants réactionnaires tous ceux qui s’éloignent du programme qu’ils veulent imposer à la société. Dans les années 60 et 70, ceux qui défendaient la démocratie libérale, alors que les intellectuels étaient généralement hypnotisés par le marxisme, étaient traités de réactionnaires, par exemple.

Le progrès, par définition, est mouvant, il ne se laisse pas encapsuler dans un programme une fois pour toutes fixé. Et celui qui n’embrasse pas la nouvelle définition officielle du progrès sera presque inévitablement qualifié de réactionnaire. La gauche a tendance à utiliser ce terme pour désigner la droite lorsqu’elle lui désobéit exagérément. Le réac, c’est l’infréquentable. Sachant que les critiques du multiculturalisme, de l’immigration massive, de la théorie du genre, du néoféminisme radical ou de la mondialisation ont toutes été assimilées à une dérive réactionnaire ces dernières années, Patrice Roy considère-t-il que la liberté d’expression ne doit pas être accordée à ceux qui la formulent?

Que ferait-il d’un écrivain comme Michel Houellebecq, souvent jugé réactionnaire? Quel sort réserverait-il à Michel Onfray, à qui on colle la même étiquette, et à tous les intellectuels qui finissent par se retrouver dans une liste d’infréquentables réacs publiée dans un hebdomadaire de gauche? Un intellectuel étiqueté réactionnaire peut-il s’exprimer à l’université? Les groupes d’extrême gauche ne le pensent pas et se croient en droit d’empêcher sa venue, justement au nom de la lutte contre les réactionnaires. Il faut dire, d’ailleurs, qu’il n’a à peu près aucune chance de s’y faire embaucher s’il est déjà suspecté d’être réactionnaire, conservateur, ou simplement, de confesser quelques réserves fondamentales devant le progressisme obligatoire de son milieu.

Deuxième interprétation possible: Patrice Roy veut-il simplement dire qu’il ne faut pas faire un usage réactionnaire? Mais qu’est qu’un usage réactionnaire de la liberté d’expression? Cela consiste-t-il simplement à ne pas se mettre à genoux devant toutes les revendications des groupes minoritaires autoproclamés, comme s’ils avaient automatiquement raison? Cela consiste-t-il à utiliser sa liberté d’expression pour critiquer la nouvelle définition officielle du progrès, à tout le moins, celle qui est médiatiquement dominante? C’est ce que nous disait Marcuse, dans les années 1970, lorsqu’il s’opposait à ce que la liberté d’expression permette de s’opposer à «l’émancipation».

Cette position, la jeunesse afeshienne de l’UQAM l’a encore faite sienne récemment. Dans sa récente prise de position, elle le disait clairement: «La liberté d'expression devrait nous permettre d'exprimer des opinions qui vont à l'encontre des pensées dominantes et de l'autorité. Le sexisme, l'homophobie, la transphobie et le racisme ne sont PAS de simples "idées qu'on déteste". Ce sont des systèmes de domination. Les discours n'en sont qu'une manifestation, ils ne sont qu'un élément qui les compose». Ce n’est probablement pas ce que Patrice Roy veut dire. Mais que veut-il dire?

D’ailleurs, qui décide de ce qui est réactionnaire? Ce n’est pas un détail. Y a-t-il un comité qui a pour rôle de distinguer les positions réactionnaires et celles qui ne le sont pas? Si oui, j’aimerais savoir comment y postuler. Est-ce que ce sont les groupes jugés «dominés» par la théorie du racisme systémique ou la sociologie intersectionnelle? Si oui, il donne raison à la fois à la jeunesse afeshienne ou, du moins, au recteur Frémont qui considère que «ce qui peut sembler banal pour un membre de la communauté majoritaire peut être perçu par plusieurs membres de la minorité comme étant profondément offensant. Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une microagression». En fait, nous le savons bien, le terme réactionnaire est flottant, mais sa signification ne cesse de s’étendre. Que dirait-il si un théoricien conservateur lui répondait: «la liberté, mais une liberté intelligente, pas décadente»? S’inquiéterait-il d’un tel propos? Pourtant, il tient le même, mais en l’orientant dans le sens inverse.

Patrice Roy juge aussi que la liberté académique doit être bienveillante. C’est un concept étonnant. Avec qui doit-elle être bienveillante? Envers les réactionnaires? Probablement pas. Avec leurs cousins conservateurs? J’en doute. Avec ceux qu’on appelle les «nationalistes identitaires»? J’en serais étonné. D’ailleurs, les universitaires en sciences sociales marquées à gauche (pléonasme) ont tendance à assimiler tout ce qui leur déplaît au racisme ou aux différentes phobies du catalogue des phobies. S’agit-il de bienveillance? À moins que la bienveillance ne doive se manifester de manière asymétrique. Qu’est-ce qu’une liberté académique bienveillante? J’ai beau retourner la formule dans ma tête de toutes les manières possibles, je n’y comprends rien.

Dernier point. Patrice Roy nous dit qu’il souhaite une liberté «pas réactionnaire, intelligente». Doit-on comprendre que de son point de vue, les réactionnaires et ceux qui portent cette vilaine étiquette malgré eux ne sont pas intelligents? Que pense-t-il de Denis Tillinac, qui a écrit le très bel essai Du bonheur d’être réac? Et je ne parle même pas des grands philosophes et écrivains qui réagirent mal à la Révolution française et qui étaient, eux, d’authentiques réactionnaires! Sont-ils aussi exclus du périmètre de l’intelligence, en plus d’être bannis du domaine de la respectabilité?

Je ne poserais pas ces questions à Patrice Roy si je ne l’estimais pas et si je ne croyais pas à son honnêteté et son sens de la rigueur. Mais cette déclaration est trop lourde idéologiquement pour ne pas être explicitée. Car si je la lis bien, elle l’amène à donner raison sans même s’en rendre compte aux censeurs qui veulent encadrer idéologiquement la liberté d’expression et qui se présentent comme une forme de police de la parole publique et académique. Elle consiste à s’approprier dans une formulation qui se veut modérée les nouveaux codes de la censure, en expulsant du domaine de la respectabilité publique et de la vie universitaire ceux qui sortent des cadres de la pensée correcte.

Patrice Roy, s’il vous plaît, éclairez-nous!