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Le «ghosting»: ce silence qui nous fait mal

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Tous les matins, je me fais un café. Jusqu’à la semaine dernière, le ronronnement de ma cafetière filtre et l’arôme du café accompagnaient mon réveil.  

Depuis quelques jours, j’utilise une nouvelle machine expresso. Et je n’ai rien dit à ma cafetière. J’ai simplement cessé de l’utiliser. Si c’était une personne, elle aurait lieu de se questionner: «Est-ce qu’il me trouve trop lente? Trouve-t-il que mon procédé n’a pas assez de saveur? Suis-je insatisfaisante à ses yeux? Ou encore, est-il malade? A-t-il des problèmes sérieux?»  

Bien sûr, ma cafetière est seulement un objet. Je n’ai pas à lui fournir d’explications et elle ne s’en formalisera pas. Il en est autrement des êtres humains.  

Rompre soudainement la communication 

Pourtant, on assiste de plus en plus à ce type de désinvolture dans les rapports interpersonnels et dans le monde du travail. Quand cela ne me convient plus, quand mon intérêt se porte ailleurs, je ne donne plus suite. Ce phénomène est celui du «ghosting». C’est une pratique qui consiste à mettre fin à une relation avec une personne de manière soudaine et sans explication, rompant ainsi toute communication.  

Plusieurs de mes clients qui en ont été victimes m’ont fait part des divers impacts que cette pratique a eus sur eux. Ainsi, certains vivent de la déception, de la confusion ou de l’inquiétude, d’autres sont en proie à la colère, au découragement. Ne plus exister dans le regard de l’autre, soudainement et sans explications, est une expérience fort éprouvante.  

Devant ce cruel manque de considération, certains en viennent même à douter de leur valeur en tant que personnes. Mais ce qui me trouble davantage, c’est que la souffrance et l’amertume qu’ils vivent leur font perdre confiance envers les autres.  

Une fois ce lien de confiance rompu, ils se referment pour éviter de se laisser prendre à nouveau et deviennent à leur tour froids, calculateurs et stratégiques dans leurs rapports avec les autres. Ça devient alors une forme de faiblesse que de faire preuve d’ouverture et d’empathie. Ce sont pourtant des dispositions essentielles à la tolérance et au maintien du vivre-ensemble. C’est ainsi que, tel un virus, la pratique du «ghosting» se répand et contribue à la déshumanisation de nos rapports avec les autres.  

Exprimez-vous 

Il faut reconnaître qu’il n’est pas évident, aujourd’hui, de s’exprimer ouvertement. Certaines personnes, de par leur insistance, peuvent devenir harcelantes et refuser d’entendre nos limites.  

Nos propos peuvent susciter des réactions d’hostilité et de blâme qui, relayées sur le web, deviennent démesurées. Exprimer notre position peut aussi décevoir ou faire de la peine, mais cela a l’avantage de clarifier la situation et de mettre fin, chez l’autre, aux débordements d’émotivité et de dépréciation de soi que peut susciter ce silence stratégique.  

Il y a aussi l’inconfort d’assumer ses décisions et ses choix, quitte à réaliser, en les exprimant, que nous faisons en partie fausse route.  

Par contre, en faisant preuve de ce courage, nous nous donnons l’occasion d’apprendre sur nous-mêmes et de progresser, au lieu de nous retrancher dans la répétition d’une façon de faire insatisfaisante.  

Imaginons que l’autre est, tout comme nous, une personne à part entière, avec son histoire, ses forces, ses vulnérabilités. Plutôt que de laisser s’installer un silence dévastateur dont tous ressortiront perdants, donnez-vous la peine de trouver les mots pour vous situer (et non pour vous justifier).  

Par exemple, sur le plan des relations interpersonnelles: «Désolé, j’ai accepté de reprendre avec mon ex», ou: «Je recherchais plus une aventure qu’une relation stable». Ou encore, sur le plan du travail: «Après cette première journée de travail, je réalise que la tâche ne me convient pas et que je ne me présenterai pas demain au travail», ou: «J’ai reçu hier une proposition de travail plus attrayante d’un autre employeur», etc.  

Humanisation des rapports 

Sur le coup, en vous affirmant de la sorte, vous ne récolterez probablement pas de «likes». Mais, au moins, vous aurez le mérite de vous être choisi, d’avoir considéré l’autre comme une personne et d’avoir contribué à dissiper la confusion.  

Progressivement, vous apprenez à relativiser vos prises de position et à être plus nuancé dans vos affirmations. Vous vous inscrivez ainsi dans une démarche où vous pourrez éventuellement être apprécié pour ce que vous êtes et non seulement en fonction d’une représentation de soi fictive et aléatoire.  

Surtout, par ce geste de courage, vous participerez au rétablissement de l’humanisation de nos rapports, dont nous avons tous besoin, particulièrement en cette période de crise que nous traversons.  

Bon, je vais me faire un café filtre, question de rassurer ma vieille cafetière...

Patrick Lynes, psychologue 

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