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Scoppa était le plus gros importateur de drogue au pays

Les policiers ont piégé ce mafieux notoire grâce à des micros cachés dans trois de ses véhicules

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Le chef mafieux Andrew Scoppa a été la cible numéro un de l’opération policière Estacade, entre 2014 et 2017. Notre Bureau d’enquête a eu accès à des documents judiciaires inédits sur cette enquête, dont il est question dans plusieurs chapitres du livre La Source, en librairie dès jeudi.


«Tu sais, c’est dur de rester au sommet. Devenir le champion du monde est une chose, mais c’en est une autre de le demeurer, parce que tous les autres boxeurs veulent lui ravir sa ceinture...»

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Andrew Scoppa est considéré par la police comme le nouveau chef intérimaire de la mafia montréalaise le jour où il se compare à un champion de boxe, le 14 septembre 2016.

Élevé dans la pauvreté, l’influent gangster, qui chaussait les bottes de sa mère pour aller à l’école l’hiver et volait le lunch de ses camarades de classe pour dîner, aurait un «actif en argent liquide» de 20 millions $, selon des rapports policiers.    

  • Écoutez le journaliste Félix Séguin, dont Andrew Scoppa a été la source pendant des années, au micro de Richard Martineau sur QUB radio:   

Depuis deux ans, le mafioso de haut rang est aussi la cible principale du projet d’enquête Estacade. 

L’Escouade régionale mixte de lutte au crime organisé soupçonne son organisation d’être l’une des plus importantes sources d’approvisionnement en cocaïne à Montréal et à Laval. 

En 2012, des informateurs de police décrivaient déjà Scoppa comme «le plus gros importateur de drogue au Canada» et «une étoile montante de la mafia ayant le respect de Vito Rizzuto».

L’avant-midi du 8 juin 2015, les policiers l’observent d’ailleurs se rendre au domicile du défunt parrain Rizzuto, décédé un an et demi auparavant, et y rester pendant deux heures et demie. 

Andrew Scoppa (à droite) a été filmé en compagnie de son chauffeur, Nicola Valiante, durant l’enquête Estacade­­­.
Photo courtoisie
Andrew Scoppa (à droite) a été filmé en compagnie de son chauffeur, Nicola Valiante, durant l’enquête Estacade­­­.

Scoppa et son chauffeur, Nicola Valiante, vont s’entraîner ensemble chaque matin, louent un nouveau véhicule toutes les trois semaines et sont difficiles à suivre en raison de leurs «manœuvres de contre-filature», selon l’escouade.

Le leader de la mafia sera épié aux quatre coins de la métropole en train de tenir des rencontres d’affaires. 

Durant toute l’enquête, les policiers ne le verront qu’une seule fois avec son frère Salvatore, rue Sainte-Catherine, à l’été 2016. 

Ce redoutable caïd, qui entretenait une relation conflictuelle avec son frère aîné, sera tué par balles dans un hôtel de Laval en mai 2019, cinq mois avant qu’Andrew Scoppa connaisse le même sort. 

Cauchemars récurrents

Les policiers amassent une partie importante de leur preuve grâce à des micros qu’ils sont parvenus à dissimuler dans l’habitacle de trois des véhicules de location utilisés par Scoppa, entre la mi-septembre et la fin octobre 2016.

Volubile, le chef mafieux traite notamment son frère Salvatore de «fucking gangster» et d’idiot parce qu’il « a fait pleurer maman le jour de son 80e anniversaire».

«Dans la rue, l’information circule à l’effet que mon frère coopère avec les flics. T’imagines ?», demande-t-il à son chauffeur, cachant qu’il était lui-même informateur de police. 

Salvatore Scoppa (à gauche) a été filmé en compagnie de son frère Andrew, rue Sainte-Catherine, le 13 juillet 2016, lors de l’enquête policière Estacade. Tous deux ont été tués par balles en 2019
Photo courtoisie
Salvatore Scoppa (à gauche) a été filmé en compagnie de son frère Andrew, rue Sainte-Catherine, le 13 juillet 2016, lors de l’enquête policière Estacade. Tous deux ont été tués par balles en 2019

Alors mêlé à un bras de fer avec la faction sicilienne de la mafia, le chef d’origine calabraise se plaint de ses cauchemars récurrents et mentionne qu’il doit avaler des somnifères pour trouver le sommeil.

«J’ai trop d’affaires à m’occuper. Ça m’écrase. Les six dernières années ont été épuisantes. Je suis en train de perdre la boule. Il faut que je m’occupe de moi avant que quelqu’un m’en mette deux [balles] dans la noix de coco», confie-t-il à son chauffeur. 

Scoppa, un dur à cuire que la police soupçonnait de plusieurs meurtres, mais qui était adepte de soins esthétiques comme des injections de Botox, n’entend pas se cacher, selon les enregistrements audio de la police.

«Je sais comment ces gars-là pensent, prétend-il. Si tu te caches, les gars sur la rue vont penser que tu as quelque chose à te reprocher. Quand j’entends des rumeurs voulant que ma vie soit en danger, je vais confronter ceux qui les répandent et je leur dis que je n’ai rien à me reprocher.»

À la Tour des Canadiens

65 kg de coke ont été saisis le 26 octobre 2016 dans un VUS, à l’intérieur de la Tour des Canadiens.
Photo courtoisie
65 kg de coke ont été saisis le 26 octobre 2016 dans un VUS, à l’intérieur de la Tour des Canadiens.

Le 26 octobre 2016, Scoppa est arrêté dans le stationnement intérieur de la Tour des Canadiens, près du Centre Bell, où il a un condo à sa disposition. Dans le cadre de cette rafle, les policiers vont alors saisir 111 kilos de cocaïne, dont 80 à la Tour des Canadiens :          

  • 65 kg se trouvent à l’arrière du VUS d’un de ses complices présumés, dans le stationnement de la Tour ;          
  • 15 kg étaient cachés dans le condo d’un des complices présumés de Scoppa ;          
  • 31 kg sont saisis à un autre endroit, dans une cache située au nord de la ville.                    
Des emballages ornés d’images du célèbre acteur spécialiste en arts martiaux Bruce Lee et de montres Rolex renfermaient plusieurs kilos de cocaïne saisis ce jour-là.
Photo courtoisie
Des emballages ornés d’images du célèbre acteur spécialiste en arts martiaux Bruce Lee et de montres Rolex renfermaient plusieurs kilos de cocaïne saisis ce jour-là.

Avisé par un enquêteur qu’on l’arrête pour trafic de drogue, le chef mafieux lui demande aussitôt «pour quelle escouade» il travaille. Scoppa dira plus tard qu’il «connaît plusieurs policiers».

Scoppa trimballe alors la somme de 4757 $ en argent de poche. Les policiers en saisiront 55 000 $ supplémentaires dans son condo de la Tour des Canadiens.

30 000 $ en billets de 100 $ étaient camouflés dans une table dans le condo de Scoppa, dans la Tour des Canadiens.
Photo courtoisie
30 000 $ en billets de 100 $ étaient camouflés dans une table dans le condo de Scoppa, dans la Tour des Canadiens.

Pourquoi se rend-il à cet endroit presque chaque jour ? Parce qu’il s’entraîne là, que c’est tranquille et qu’il craint pour sa vie, répond-il aux policiers, qui le libèrent en soirée.

Le 1er février 2017, il est de nouveau appréhendé, mais cette fois-ci, à son domicile dans l’ouest de l’île de Montréal. On l’avise que la Couronne a déposé plusieurs accusations contre lui.

«Les 100 kilos [de coke], ce n’est pas à moi. Ça, j’en suis sûr à 200 %», répète-t-il en prétextant avoir seulement voulu «aider quelqu’un».

«Un gars de paix»

Escorté dans un poste de la SQ pour y être interrogé, Scoppa se fait remettre un café et un cachet d’Ativan pour calmer son anxiété.  

«Je ne suis pas un ange, admet-il. J’ai fait plusieurs choses, mais je ne suis pas dans le trafic de drogue. Je ne fais que rencontrer du monde et régler des problèmes. Je suis un gars de paix.»

Scoppa minimise son rôle au sein de la mafia et veut « se retirer » du monde interlope parce qu’il a eu «assez de problèmes comme ça».

Il demande aux enquêteurs de «tenter de trouver un compromis» pour ne pas passer dix ans en taule.

Scoppa demande également si les policiers l’ont piégé avec un bug (micro). 

«On l’informe que le bug était dans son véhicule. Il est très surpris. Il trouve que nous sommes bons», écrivent deux enquêteurs dans leur rapport.

Le mafieux conservait dans sa table de chevet des livres sur la mafia et cet exemplaire du Journal de Montréal du 12 mars 2016, dans lequel était publié un dossier sur « l’agonie du clan Rizzuto ».
Photo courtoisie
Le mafieux conservait dans sa table de chevet des livres sur la mafia et cet exemplaire du Journal de Montréal du 12 mars 2016, dans lequel était publié un dossier sur « l’agonie du clan Rizzuto ».

«Une manigance»

Après 15 mois de détention provisoire, Scoppa – tout comme plusieurs coaccusés, dont son chauffeur – est cependant libéré de toute accusation à la suite d’un arrêt des procédures que les procureurs de la Couronne ont réclamé à la juge Sophie Bourque sans donner d’explication. 

«Ils ont saisi 111 kg de poudre, mais tous les accusés ont été blanchis parce que les flics ont manigancé pour mettre ce complot sur mon dos. Je n’avais rien à voir là-dedans», déclare Scoppa dans le livre La Source.

Bien qu’il ait admis avoir été fiché comme informateur de police, le chef mafieux a refusé de confirmer nos informations voulant qu’il se soit tiré indemne de l’enquête Estacade parce qu’il alimentait plusieurs policiers en renseignements depuis longtemps. 

Disponibles dès aujourd'hui  

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  • Le documentaire Scoppa et moi, sur Club illico          
  • Le livre La Source, en vente en ligne et en librairie