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Abattu sous les yeux de Magi

Le mafieux Andrew Scoppa livre les secrets du meurtre de Nick Rizzuto Jr, le fils du parrain Vito Rizzuto

Nicolo Rizzuto
Photo Agence QMI, Maxime Deland Nicolo Rizzuto s’est fait tuer chez lui d’une balle à travers une fenêtre, le 11 novembre 2010.

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Le fils du parrain Vito Rizzuto, Nick Jr, aurait bel et bien été abattu par le caïd Ducarme Joseph, mais sous les yeux de l’entrepreneur Tony Magi, qui « regardait par la fenêtre de son bureau ». 

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C’est l’une des déclarations explosives que le chef mafieux Andrew Scoppa a livrées aux journalistes Félix Séguin et Eric Thibault et qui sont publiées dans leur livre La Source, sorti plus tôt cette semaine.

Nicolo Rizzuto
Photo courtoisie

L’ex-chef intérimaire de la mafia mont-réalaise a relaté aux auteurs plusieurs détails inconnus du grand public à propos des meurtres du fils aîné et du père du parrain Vito Rizzuto, décédé en décembre 2013, et dont Scoppa fut l’un des confidents.

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Le mafioso d’origine calabraise, qui agissait en coulisses à la fois comme source journalistique de notre Bureau d’enquête et comme informateur de police, a affirmé que l’assassinat de Nick Rizzuto Jr, le 28 décembre 2009, avait été commandé par l’entrepreneur Magi au chef de gang Ducarme Joseph, devenu son protecteur.

Nick Rizzuto Jr (à gauche) a été abattu en décembre 2009 près des bureaux de l’entrepreneur Tony Magi, sur le chemin Upper Lachine. On le voit ici au palais de justice de Montréal accompagné de son frère, Leonardo, lors du procès de leur grand-père, Nicolo, en 2006.
Photo d'archives
Nick Rizzuto Jr (à gauche) a été abattu en décembre 2009 près des bureaux de l’entrepreneur Tony Magi, sur le chemin Upper Lachine. On le voit ici au palais de justice de Montréal accompagné de son frère, Leonardo, lors du procès de leur grand-père, Nicolo, en 2006.

« Nicky sortait d’un meeting avec Tony Magi et il venait de quitter son bureau. Magi le regardait par sa fenêtre. Il a tout vu », a insisté Scoppa.

Il a rappelé que les deux hommes « s’occupaient [de la construction] du 1000 de la Commune », cet immeuble de condominiums de luxe dans le Vieux-Montréal, et que Magi devait beaucoup d’argent aux Rizzuto.

Et un restaurateur

Un an après avoir lui-même survécu à une fusillade, Magi aurait également fait assassiner le restaurateur Fredy Del Peschio, en août 2009, pour effacer une dette d’un million et demi de dollars qu’il traînait envers le propriétaire de La Cantina, d’après Scoppa.

« Kenny [le surnom de Joseph] a vu que Magi avait besoin de protection après s’être fait tirer dessus. Il s’est mis dans la tête de s’occuper des problèmes de Magi et montrer qu’il n’avait peur de personne. Il savait que Magi lui donnerait tout ce qu’il voulait. »

Selon Scoppa, Magi et Joseph « se sont attaqués à la royauté » en éliminant l’aîné des deux fils du parrain.

« Vito a pleuré au téléphone quand il l’a appris [...]. La mère de Nicky était dévastée. [...] Tout le monde était secoué dans le milieu. Tu pouvais sentir la peur dans leurs yeux. Personne ne se serait imaginé qu’on aurait pu faire ça à quelqu’un comme lui. »

Andrew Scoppa filmé à l’aéroport Trudeau en attendant sa valise, au retour d’un voyage à Saint-Martin en mars 2016.
Photo courtoisie
Andrew Scoppa filmé à l’aéroport Trudeau en attendant sa valise, au retour d’un voyage à Saint-Martin en mars 2016.

Piégé pour 200 000 $

Ces affirmations viennent appuyer des renseignements que la police détenait déjà, qui étaient colligés dans des documents judiciaires du projet d’enquête Magot, dont certains n’ont jamais été rendus publics. 

On y mentionnait que Vito Rizzuto voulait « avoir Ducarme Joseph vivant pour le faire souffrir » et que son clan avait mis de nombreux hommes de main à ses trousses. 

Joseph est finalement tombé sous les balles le 1er août 2014. Selon Scoppa, le caïd a été piégé « par une de ses connaissances » en qui il avait confiance et il s’est fait abattre en marchant vers un rendez-vous truqué, dans le quartier Saint-Michel. 

L’homme qui l’a « vendu » au clan Rizzuto aurait touché 200 000 $ en récompense, d’après Scoppa.

Tony Magi, qui n’a jamais été accusé de meurtres, a connu le même sort le 24 janvier 2019, tué par balles dans le garage d’un de ses immeubles en construction.

Un coup « facile »

Andrew Scoppa a également parlé aux auteurs de La source du meurtre de Nicolo Rizzuto père, l’ex-dirigeant de la faction sicilienne du crime organisé italien, tué d’une balle à la tête dans sa cuisine, sous les yeux de sa femme et de sa fille, le 11 novembre 2010.

« Le coup qui l’a tué, n’importe qui aurait pu le réussir. Impossible de rater son coup. La balle a été tirée avec [une carabine] munie d’une lunette d’approche et d’un viseur au laser. Un calibre .308. [Une carabine] comme ça, c’est précis. [...]. Facile. Le tireur était dehors dans sa cour arrière, à environ 25 pieds de lui. Nicolo ne voyait rien », a avancé Scoppa.

Il assurait connaître l’identité du tueur, qui n’a jamais été arrêté.

Andrew Scoppa a lui aussi été tué d’une balle dans la tête en face du gymnase où il allait s’entraîner, dans le secteur Pierrefonds, le 21 octobre 2019.  

Andrew Scoppa détestait le chef intérimaire Sollecito  

Stefano Sollecito et Vito Rizzuto filmés ensemble par la police dans le cadre de l’enquête Magot en 2013.
Photo courtoisie
Stefano Sollecito et Vito Rizzuto filmés ensemble par la police dans le cadre de l’enquête Magot en 2013.

Le défunt chef mafieux Andrew Scoppa détestait pour s’en confesser son ennemi Stefano Sollecito, « Steve Sauce ».

« C’est une vipère. Mais il est brillant et pense plusieurs coups d’avance, comme s’il jouait aux échecs. Brillant, mais sournois en maudit ! » a confié Scoppa aux journalistes Félix Séguin et Eric Thibault, qui consacrent une partie de leur nouveau livre intitulé La Source à la rivalité féroce qui opposait les deux mafiosi.

C’est Scoppa qui avait brièvement succédé à Stefano Sollecito comme chef intérimaire de la mafia montréalaise lorsque ce dernier s’est retrouvé derrière les barreaux après son arrestation dans le projet d’enquête Magot en novembre 2015.

En août de la même année, Sollecito avait été enregistré à son insu par les policiers en train de dire qu’il ne faisait plus confiance à Andrew Scoppa, et surtout à son frère Salvatore, qu’il fallait « mettre à l’écart de la rue ». Il ajoutait que « le problème [devait] être réglé rapidement » par la force. 

« Mon frère a perdu la tête en apprenant ça », a affirmé Andrew Scoppa aux auteurs de La Source.

Rocco Sollecito, père de Stefano et allié de longue date du défunt parrain Vito Rizzuto, est ensuite mort criblé de balles au volant de son VUS, à Laval, le 26 mai 2016. 

D’autres mafieux liés au clan Rizzuto ont connu le même sort durant la même année.

Or, si Salvatore Scoppa n’avait pas été abattu à son tour au printemps 2019, il aurait été arrêté et accusé du meurtre de Rocco Sollecito et de plusieurs autres, a annoncé la Sûreté du Québec il y a un an.

Le Sheraton de Laval, où Salvatore Scoppa, le frère d’Andrew, a été tué en mai 2019 lors d’une réception.
Photo Agence QMI, Joêl Lemay
Le Sheraton de Laval, où Salvatore Scoppa, le frère d’Andrew, a été tué en mai 2019 lors d’une réception.

« Jaloux de moi »

Selon ce qu’Andrew Scoppa a aussi révélé aux deux journalistes, son frère cadet aurait préalablement « travaillé » sous les ordres de Stefano Sollecito. 

« Au printemps 2015, Steve Sauce voulait même que mon frère me tue. Il avait passé toute l’année précédente avec Salvatore. Il savait ce que mon frère était capable de faire. Steve et Sal étaient tous les deux jaloux de moi », a déclaré l’aîné des Scoppa.

Quand il s’est fait arrêter et emprisonner dans le cadre de l’enquête antidrogue Estacade à l’hiver 2017, Andrew Scoppa a aussi admis aux policiers qu’il détestait Sollecito et que ce dernier lui devait plus de 4 millions de dollars.

« Il indique que Stefano voulait à tout prix la job de boss. Il aime le pouvoir, mais ne fait pas bien sa job. Andrew nous indique que Stefano n’est pas bon [...], qu’il ne règle pas les choses avec ses propres gars, il ne les paie pas, ne les respecte pas. [Andrew] ne s’en cache pas et répète plusieurs fois qu’il ne l’aime pas », écrit un des enquêteurs ayant mené son interrogatoire dans des documents judiciaires.

Les deux libérés

Le sort a voulu qu’en 2018, Scoppa et Sollecito soient tous les deux libérés des accusations criminelles qui pesaient contre eux.

Le premier a été assassiné d’une balle en plein visage en face du gymnase où il allait s’entraîner, le matin du 21 octobre 2019. Personne n’a été arrêté relativement à ce meurtre.

Le 9 décembre 2019, notre Bureau d’enquête confirmait le « retour en force » du clan Rizzuto après plusieurs années d’instabilité et de guerre interne. 

« Stefano Sollecito est considéré comme le nouveau leader de la mafia » aux côtés du fils de Vito Rizzuto, Leonardo, précisait l’article.  

Passé au moulin à viande  

Louis Roy.
Hells Angels
Photo d'archives
Louis Roy. Hells Angels

L’ex-numéro 2 des Hells Angels au Québec se serait fait « passer dans le moulin à viande » d’un abattoir à la suite d’un pacte secret par lequel les motards et la mafia ont fait du « ménage » dans leurs rangs au début des années 2000.

La disparition mystérieuse du Hells Louis « Melou » Roy, dont on a perdu toute trace le 23 juin 2000, s’expliquerait ainsi, d’après les confidences que le défunt chef mafieux Andrew Scoppa a faites dans le livre La Source.

Roy, un motard originaire de Jonquière qui s’est hissé parmi les plus riches narco-trafiquants de la province, aurait été sacrifié parce qu’il refusait d’adhérer à la nouvelle alliance que les Hells et le clan Rizzuto venaient de conclure pour contrôler les prix et la distribution dans le marché de la cocaïne. 

« Melou a été vu entrer dans un abattoir [pour un faux meeting] et il n’en est jamais sorti. Ils ont dû le passer dans un moulin à viande. [...] Il ne s’est pas méfié parce que d’autres motards qu’il connaissait bien étaient là aussi. Il avait du succès, trop au goût de certains qui convoitaient ce qu’il avait », a dit Scoppa aux auteurs du livre, Félix Séguin et Eric Thibault.

La police n’a jamais été en mesure d’élucider ce meurtre, mais elle détient des renseignements qui corroborent la version du chef mafieux, indiquent les journalistes dans leur ouvrage.

Michel Auger

Selon Scoppa, l’assassinat de Roy s’inscrivait dans plusieurs purges internes que les Hells et la mafia auraient convenu de s’échanger à l’époque. 

En contrepartie, les Hells auraient exigé que la mafia élimine l’ex-proprio de bar de danseuses, Paolo Gervasi, et son fils, Salvatore, parce que ces deux prospères tenanciers faisaient affaire avec les Rock Machine, en pleine guerre des motards. 

« Les Italiens et les Hells se sont entendus pour éliminer certains éléments indésirables dans leurs camps respectifs. [...] Tout le monde a fait le ménage dans sa cour », a affirmé Scoppa. 

D’ailleurs, le crime organisé craignait possiblement que le journaliste Michel Auger finisse par révéler l’existence de ce pacte secret lorsqu’il a été victime d’une tentative de meurtre dans le stationnement du Journal de Montréal, le 13 septembre 2000. 

Dans son article publié la veille, Auger énumérait les noms de plusieurs « gros poissons » visés dans « une série de meurtres, d’attentats ratés et des disparitions » – dont Louis Roy, deux de ses collaborateurs disparus comme lui, ainsi que les Gervasi –, en soulevant l’hypothèse que « la pagaille est prise en haut lieu criminel ».