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Parcourir une vie

Bermudes
Photo courtoisie Bermudes
Claire Legendre
Leméac
216 pages
2020

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Une écrivaine marche sur les traces d’une auteure mystérieusement disparue et la géographie du Québec devient celle de la quête d’une vie.

Le roman s’ouvre sur les lilas de Montréal et se termine sur les rives de Blanc-Sablon. C’est dit simplement, sans insister : les lilas sentent bon, et sur le rivage se mêlent le sable blanc et la neige. Il s’agit seulement de planter le décor. 

C’est pourtant ce souci des détails négligés (mais bien sûr ! les cours et les rues montréalaises sont indissociables du lilas !) qui fait chanter le beau et curieux Bermudes de Claire Legendre. Elle construit ainsi une confortable intimité qui nous fera suivre sans hésiter, comme une amie, la narratrice de son roman.

Celle-ci va pourtant à tâtons, se perd même souvent, comme dans un Triangle des Bermudes auquel il sera fait référence à des occasions fort diverses, d’où le titre au roman.

On ne saura d’ailleurs pas le nom de cette Française arrivée de Nice en août 2011, mais ce détail importe peu tant elle a la consistance de la réalité. Il est vrai qu’elle est à bien des égards l’alter ego de l’auteure, aussi née à Nice et qui, comme son personnage, a vécu à Prague, ville très présente dans le récit.

Le mythe du suicide

À ce premier dédoublement s’ajoute celui qui forme la trame de Bermudes.

La narratrice s’est installée à Montréal pour rédiger la biographie d’une écrivaine autrichienne méconnue, Nicole Franzl, dite Franza. Celle-ci a passé dix ans au Québec avant de disparaître à 40 ans, en 2005, au large de la Côte-Nord. Suicide ou accident, nul ne le sait.

Pour mieux comprendre ce qui est arrivé, la narratrice décide de suivre à la trace le parcours de l’écrivaine. Peu à peu l’identification se fait, les deux femmes se confondent. La narratrice va s’amouracher du même homme que Franza, puis, comme elle, succomber à un musicien de passage.

Elle n’est pas dupe de ce qu’elle est en train de faire, mais elle cède quand même à cette imitation de la vie d’une autre. Et réfléchit ainsi à la force d’attraction des mufles, à la vie de couple, à la solitude, à l’attachement, autant de passages forts du roman.

À quoi s’ajoutent les doutes de quiconque écrit, encore plus pour les écrivaines hantées par le mythe du suicide qui assure la postérité, à la manière de Nelly Arcan, Sylvia Plath ou Virginia Woolf.

Alors, à quel bout de route la narratrice est-elle rendue ? Qu’est-ce qui a disparu dans les trous noirs de sa vie ? Qu’est-ce qu’elle peut encore continuer ?

C’est sombre et pourtant traversé d’une formidable lumière. Elle vient du territoire arpenté : le Montréal des bars et des chats perdus, la parenthèse au spa d’Eastman, l’attente sur une aire d’autoroute, la remontée du Saint-Laurent sur le Bella Desgagnés, le séjour inattendu sur l’île d’Anticosti...

Chaque fois, Claire Legendre met le doigt sur le déroutant, mais toujours sa narratrice avance. À nous de voir jusqu’où.