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Trump contribue à répandre le suprémacisme au Canada

Le concept anecdotique au départ représente maintenant une importante menace de sécurité au Canada

Manifestation contre motion 103, groupes extreme droite et contre manif de groupes de gauche, Hotel de Ville, Quebec, 4 mars 2017. PASCAL HUOT/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI
Photo d’archives Des membres de deux groupes ultranationalistes, La Meute et Storm Alliance, ont manifesté à Québec, le 4 mars 2017, pour dénoncer une motion d’Ottawa qui condamnait l’islamophobie et la discrimination religieuse.

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Les groupes d’extrême droite, qui se sont multipliés par trois au Canada depuis l’élection de Donald Trump, constituent maintenant la pire menace de sécurité interne qui pèse sur le pays, d’après les experts.

N... go to the US and let Trump deal with you, Make Canada Great Again, KKK is great, Heil Hitler...

Ces messages ainsi que des croix gammées et d’autres symboles racistes, homophobes et misogynes ont été tagués, placardés dans les rues et distribués dans des boîtes aux lettres d’un bout à l’autre du pays, y compris au Québec, dès le lendemain de l’élection du président Trump, en novembre 2016.

« C’est ce que le président américain élu et ses partisans ont libéré », dénonçait alors une femme rabbin d’Ottawa, Anna Maranta. 

Sa résidence, comme deux synagogues de la capitale et une église où officie un prêtre noir, ont été la cible d’attaques haineuses dans les jours qui ont suivi le scrutin américain.

Crimes haineux

L’année suivante, le nombre de crimes haineux rapportés à la police à travers le pays augmente en flèche avec 2073 cas rapportés au Canada (+67 %), dont 489 au Québec (+66 %).

Le pire reste l’attentat sur la mosquée de Québec, qui a coûté la vie à six personnes et en a blessé huit. 

Le meurtrier était fasciné par les armes, Hitler et Donald Trump, d’après l’extraction informatique réalisée par les enquêteurs sur son ordinateur.

Si cet attentat peut lui-même avoir poussé davantage de gens à dénoncer la haine, la hausse de 2017 peut aussi être expliquée « par un éventuel “effet Trump” canadien », analyse la Ligue des droits et Libertés.

Pour la criminologue Barbara Perry, il n’y a aucun doute que l’élection de Donald Trump a « énergisé » les suprémacistes blancs en rendant cette idéologie raciste acceptable aux États-Unis comme chez nous.

Mme Perry dirige le Centre sur la haine, les préjugés et l’extrémisme à l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario, à Oshawa, près de Toronto. En 2015, son équipe a recensé une centaine d’organisations. Aujourd’hui, elle en dénombre plus de 300. La plupart sont basées au Québec, en Ontario et en Alberta.

Mme Perry note que Donald Trump n’a cessé d’appuyer l’extrême droite depuis son élection. Il a ainsi récemment encouragé les Proud Boys à se tenir prêts en vue du scrutin. Mme Perry indique que ce groupuscule est un des plus dangereux au pays.

Unis, hyperactifs et violents

Cette organisation fait partie de celles qui « s’entraînent avec des explosifs et des balles réelles » et « opèrent d’un océan à l’autre », s’inquiètent des organisations dans une lettre adressée au premier ministre Trudeau, début octobre.

« Ces mouvements ont tué plus de gens au Canada depuis 10 ans que les djihadistes », ajoute David Morin.

Le codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent à l’Université de Sherbrooke, explique que l’extrême droite ici était divisée, mais que les groupes partagent désormais un message commun qui fait écho au discours antisystème et anti-immigration de Trump.

La pandémie n’a fait que renforcer le phénomène, note l’Institute for Strategic Dialogue. Dans une analyse publiée en juin, ce groupe d’experts britannique indique que les Canadiens sont parmi les plus actifs au monde sur les forums d’extrême droite virtuels, juste derrière les Américains et les Britanniques. 

Le suprémacisme blanc, c’est quoi ?

Quelque 1500 manifestants ont empêché le groupe Pegida Québec de défiler pour protester contre « l’islamisation du Québec » en mars 2015 à Montréal.
Photo d’archives, Baptiste Zapirain
Quelque 1500 manifestants ont empêché le groupe Pegida Québec de défiler pour protester contre « l’islamisation du Québec » en mars 2015 à Montréal.

Cette idéologie popularisée pour justifier l’esclavage est fondée sur un système de croyances sous-entendant la supériorité des peuples d’origine européenne par rapport aux autres. Les « Blancs » seraient ainsi habilités à dominer politiquement, économiquement et socialement les « non-Blancs », jugés inférieurs, moins évolués. Le mouvement des suprémacistes blancs se manifeste de manière brutale, consciente et assumée, individuellement ou à travers des organisations politiques d’extrême droite.

Source : Ligue des droits et libertés

 4 groupes à craindre, qui sont-ils ?  

Des membres de La Meute ont assisté, le 18 janvier 2019, à une assemblée du premier ministre du Canada, Justin Trudeau à Saint-Hyacinthe.
Photo d’archives
Des membres de La Meute ont assisté, le 18 janvier 2019, à une assemblée du premier ministre du Canada, Justin Trudeau à Saint-Hyacinthe.

Selon le Centre sur la haine, les préjugés et l’extrémisme, il existe plus de 300 groupes d’extrême droite au pays, et leur influence grandit sans cesse en ligne sans qu’on sache exactement combien de membres actifs ils comptent. Quatre sont particulièrement dangereux en raison de leur implantation partout au pays. Certains comptent d’ex-militaires et réservistes en leur sein. Ils sont armés et entraînés.

III %

Ce groupe se qualifie d’organisation de « citoyens patriotes qui aiment leur pays ». Mais d’après les observateurs, il s’agit d’une milice anti-islam née aux États-Unis peu après l’élection de Barack Obama. Ses membres doivent détenir un permis de port d’arme et s’engager à la lutte armée. Au Canada, ses partisans sont souvent vus armés et portant des gilets et des casques pare-balles lors de manifestations.

▶ En novembre 2017, des Three Percenters en tenue militaire étaient à Québec lors d’une manifestation organisée par Storm Alliance et La Meute qui s’est soldée par des affrontements et une quarantaine d’arrestations.


Soldats d’Odin

Cette organisation a été formée en Finlande en 2015 par Mika Ranta, un suprémaciste blanc affilié à un mouvement panscandinave ultranationaliste d’inspiration néonazie. Les premières sections locales canadiennes ont été créées en 2016. Elles ont rompu les liens avec la section finlandaise en 2017, car elles la jugeaient trop raciste, mais la section québécoise a maintenu les liens avec sa cousine finlandaise.

▶ En janvier 2019, des Soldats d’Odin ont fait irruption dans la plus ancienne mosquée du pays, à Edmonton, pour y intimider les fidèles un jour de prière.


Proud Boys

Ce groupe est né en 2016 sur la côte ouest américaine. « Nous vous tuerons. C’est ça, les Proud Boys en résumé [...] Nous avons besoin de plus de violence de la part des gens de Trump », se plaît à dire le fondateur, le Canadien Gavin McInnis, un des cofondateurs du magazine Vice. La page Facebook du mouvement glorifie les armes, la liberté d’expression et la femme au foyer. En avril 2017, le groupe s’est doté d’une unité de « défense tactique » nommée Fraternal Order of the Alt Knights.

▶ En juillet 2017, quatre Proud Boys membres des Forces armées canadiennes ont intimidé des Micmacs lors d’une cérémonie autochtone à Halifax.


Pegida

Acronyme allemand signifiant « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident ». Il s’agit d’un mouvement nationaliste allemand anti-islam et anti-migrant. Fondé en 2014 par un admirateur de Hitler, le groupe s’est rangé derrière le parti d’extrême droite allemand et fait des émules dans plusieurs pays d’Europe et au Canada. Au Canada, le groupe appuie le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier. Ses partisans, qui estiment qu’une « guerre raciale » est en cours, mènent des « chasses aux migrants » dans les rues.

▶ En mars 2015, Pegida Québec a tenté d’organiser une manifestation dans le quartier du Petit Maghreb, à Montréal. 

Les espions canadiens inquiets  

La haine n’a pas attendu Donald Trump pour croître, au Canada comme ailleurs dans le monde, préviennent sociologues et économistes. Il s’agit plutôt d’une tendance lourde qui a débuté il y a 10 ans et qui ne cesse de croître, au point d’inquiéter les espions canadiens.

Pour la première fois, en juin 2019, le Canada a inscrit deux de ces groupes sur sa liste des organisations terroristes.

« Nous sommes de plus en plus préoccupés par le nombre d’extrémistes d’extrême droite, des gens qui invoquent un certain nombre de philosophies et d’approches différentes comme le nationalisme blanc, l’ethnonationalisme et la suprématie blanche », a déclaré le directeur du Service canadien du renseignement de sécurité, David Vigneault, au Sénat en avril 2019.

« De là à attribuer tout ça à Trump, c’est aller un peu vite », prévient l’anthropologue Denise Helly, de l’Institut national de la recherche scientifique.

Inégalités

Elle explique que le président est plutôt le produit du même terreau que celui de l’extrême droite : la croissance des inégalités.

Au Canada, alors qu’en 1980, les plus aisés, représentant 1 % de la population, détenaient 8,9 % du revenu national brut, ils en accaparaient 13,6 % en 2010, d’après le Laboratoire sur les inégalités mondiales, qui s’inquiète de la montée des tensions globales.

Bien qu’il fasse mieux que les États-Unis pour mitiger les inégalités, le Canada ne fait guère mieux que la Pologne et la Grèce. Ainsi, la classe moyenne s’effrite, et le ressentiment grimpe chez ceux qui n’acceptent pas leur perte d’acquis et de privilèges, indique Mme Helly.

Quand s’ajoutent à cela un discours public anti-immigrants et anti-minorités qui banalise la haine et une pandémie qui exacerbe les tensions, on obtient un cocktail explosif, note la chercheure.

Trudeau détesté

En septembre, « un individu ayant des liens apparents avec une certaine montée inquiétante de néonazisme » a ainsi poignardé à mort un homme devant une mosquée de Toronto, s’inquiète une vaste coalition de défense des droits de la personne dans une lettre adressée au premier ministre le 8 octobre.

Vingt-cinq organisations, dont Amnistie internationale, y pressent le gouvernement d’agir pour « démanteler les groupes suprémacistes blancs et néonazis ».

Justin Trudeau lui-même est la cible de menaces répétées de l’extrême droite, pour laquelle il représente l’antithèse de Trump, l’élite cosmopolite honnie des conspirationnistes, indique la criminologue Barbara Perry.