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La fois où... je me suis piqué moi-même avec le dard d'une raie

Mordu de la pêche, par Cyril Chauquet

Un tarpon pêché en Floride.
Courtoisie Un tarpon pêché en Floride.

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Tous les pêcheurs ont de bonnes histoires à raconter. Mais peu d’entre eux en ont d’aussi extravagantes que Cyril Chauquet, le célèbre animateur de l’émission Mordu de la pêche diffusée sur Évasion.

L’aventurier, qui a l’habitude de nous emmener à la découverte des poissons les plus féroces de la planète, vient de faire paraître un livre où il partage ses mésaventures de tournage, ses astuces infaillibles sur la pêche en eau douce et même ses réflexions sur la consommation écoresponsable.

Au cours des prochains jours, nous vous présenterons trois extraits rocambolesques de cet ouvrage intitulé Mordu de la pêche.

La fois où... je me suis piqué moi-même avec le dard d'une raie   

Par Cyril Chauquet

Le récit qui se déroule au Honduras, dans une lagune de la région reculée de La Mosquitia, où Cyril et son équipe de tournage espèrent pêcher le tarpon, véritable poisson de légende.

***

Pour se rendre à La Mosquitia (aussi appelée la côte des Moustiques), il faut faire trois heures d’avion à partir d’une petite ville, La Ceiba. À part en prenant un bateau pendant une journée, le seul moyen de se rendre dans cette région oubliée du reste de la planète, c’est dans un petit Cessna 172 qui ne peut embarquer que quatre passagers. Et à cette époque, je crois que le pilote ne faisait cet itinéraire que deux fois par semaine. C’est tellement perdu, comme coin, que même les Honduriens ne savent pas que ça existe... 

On se pose dans un petit patelin appelé Brus Laguna. C’est un endroit bien caché et les pirates venaient y planquer leurs bateaux et leurs butins. C’est tellement loin de tout qu’encore aujourd’hui, je suis certain que l’électricité n’y est pas encore installée. En tout cas, il n’y en avait pas à l’époque où je m’y suis rendu. Le village de près de 500 âmes fonctionne grâce à une seule génératrice et le soir, après le couvre-feu, il fait noir comme c’est pas possible.

Le village est habité par une communauté très hétéroclite, composée principalement de Latinos et de descendants de Garifunas, ces esclaves africains des Caraïbes qui ont réussi à échapper au joug de leurs maîtres anglais. Brus Laguna est l’une des trois colonies fondées par un détachement de Garifunas au début du XIXe siècle.

Un tarpon pêché en Floride.
Courtoisie

Après avoir parlé à des villageois, on réussit à trouver le seul gars qui peut nous emmener pêcher à l’embouchure de la lagune, une étendue d’eau de mer qui s’avance dans les terres. Pour y arriver, on doit faire environ deux heures de bateau, dans une petite embarcation poussée par un moteur de 40 chevaux.

Tout juste avant la pénombre, à l’heure idéale pour attraper le tarpon, on commence à pêcher dans la passe. Je sens une touche, j’attends que le poisson prenne l’appât et je ferre... fort ! Je sens que le poisson est gros, mais il garde le fond. Je me dis que c’est soit un très gros tarpon, soit quelque chose d’autre. Mais ce poisson se bat vraiment bizarrement. Il est lourd, garde le fond et ne fait pas un gros départ appuyé... tous les signes qui indiquent que c’est une raie, et une belle raie, sans doute.

Finalement, je la vois.

Comme je sais que ce poisson est potentiellement dangereux, je recommande à tout le monde de s’écarter. Et puis je me dis que ce serait cool de montrer la raie aux téléspectateurs. En fait, les raies sont super utiles, puisqu’elles nettoient le fond des océans, notamment des carcasses. Mais le venin contenu dans le dard qu’elles ont sur la queue peut être mortel. D’ailleurs, une piqûre de raie a tué le « chasseur de crocodiles » et animateur de télévision bien connu Steve Irwin. Dans son cas, il l’a reçu en plein coeur, le dard ! Et lorsqu’il n’est pas mortel, le venin peut créer des lésions et des douleurs absolument épouvantables, comme des coups de couteau. Alors attention, hein ?

Après avoir sorti la raie de l’eau, je prends le dard dans ma main – avec un gant – et le casse, en faisant très attention (le dard de la raie peut repousser). Puis, je m’approche lentement de la caméra.

Je l’ai déposé, sans appuyer. Eh bien, le dard, il est rentré dans la paume de ma main comme dans du beurre ! C’était vraiment trop con !

Du coup, je suis super surpris. « Sh*t ! Qu’est-ce que je viens de faire ?! » Tout le monde autour de moi hallucine. Il y a deux autres pêcheurs pas trop loin qui paniquent eux aussi, et l’un des deux n’arrête pas de dire : « Il faut aller à l’hôpital pour te faire administrer l’antidote, sinon tu vas subir des douleurs atroces. C’est même dangereux pour ta vie ! » Mon cameraman, Jacques, est d’accord avec lui. Je réponds : « Détendez-vous, les gars. Tout va bien, je ne ressens aucune douleur, c’est pas possible que ça fasse si mal que ça. On va simplement retirer le dard qui est encore planté dans ma main et retourner tranquillement pêcher. »

Ouais.

Mais le dard est planté profondément dans ma chair. Alors, je pose ma main au sol, j’appuie dessus avec mon autre main et je demande aux gars de tirer sur le dard. Ce n’est vraiment pas évident, car le dard a plein d’ardillons sur toute la longueur ; c’est vraiment bien foutu, ce truc. Après pas mal d’efforts, on réussit tout de même à l’extraire. Il y a un peu de sang qui sort de la plaie, mais je ne ressens toujours aucune douleur. Les gars, eux, sont paniqués, bien plus que moi. C’est certainement parce qu’ils savent ce qui m’attend.

— Tu comprends pas, Cyril ! Il faut aller à l’hôpital !

— Hé, les gars ! On est au bout du monde, on a mis deux heures à arriver ici, c’est le début de la nuit et le meilleur moment pour les tarpons. Je saigne, oui, mais j’ai pas mal. On est venus ici pour prendre un tarpon, alors on va prendre un tarpon. Point.

Au fond de moi, je sais qu’il va se passer quelque chose, mais je ne peux pas imaginer à quel point ça va être horrible.

Donc, je lance mon appât à l’eau. Cinq minutes plus tard, ma main s’engourdit ; puis, l’engourdissement monte jusque dans le bras. Quelques minutes plus tard, ça se transforme en spasmes de douleur hyper intenses. La douleur pulse, progresse dans mon corps et me paralyse littéralement. 

C’est là que je comprends qu’il faut en effet retourner au village pour qu’on m’administre l’antidote. J’avertis le capitaine : « OK, on y va, on rentre ! » Et ça ne traîne pas dans le bateau, le capitaine va à fond.

Pendant qu’on navigue à marée basse, un vent de malade se lève, crée des vagues énormes sur la lagune et retarde notre progression. Il est à présent 21 h, c’est la nuit noire. Le capitaine, voulant éviter de se prendre un banc de sable, avance de plus en plus lentement dans l’obscurité. N’empêche, à chaque vague que le bateau encaisse, le choc me fait me tordre de douleur. Jacques, mon cameraman principal durant ce voyage, me racontera plus tard qu’il était convaincu que j’allais finir par mourir sur l’eau...

De deux heures, le voyage de retour s’étire à trois heures, peut-être plus. Les trois pires heures de ma vie. Enfin, je croyais à ce moment-là que ce seraient les trois pires heures de ma vie...

La douleur est indescriptible. J’essaie de trouver les mots pour la décrire et je n’y arrive tout simplement pas. Écoutez, j’ai déjà passé des pierres au rein (ou calculs rénaux) de 9 mm et je vous assure que ça faisait moins mal. Certaines personnes ont déclaré qu’une piqûre de raie était pire que les douleurs ressenties lors d’un accouchement ! Pas surprenant qu’en Amazonie, pour parler du venin d’une autre espèce de raie (d’eau douce), les locaux l’appellent le « wish-you-were-dead fish » ou le « poisson-qui-te-fait-souhaiter-la-mort ».

Ça dit tout.

On aperçoit enfin la lueur du petit phare marquant l’entrée du port. Malgré la douleur, je ressens un certain soulagement... mais de courte durée. Le capitaine vient de louper l’entrée de la passe, à l’endroit où la lagune se transforme en rivière étroite, et bang ! Il échoue notre bateau sur un banc de sable ! On sort du bateau et on le pousse tous ensemble pour le remettre dans le chenal, où il y a un peu plus d’eau. L’embarcation flotte à nouveau, mais le capitaine ne peut pas aller très vite et la progression va être trop lente. Je me dis alors que je vais aller plus rapidement en marchant sur le bord de la rivière par un petit chemin. J’annonce à l’équipe que je vais me rendre seul au dispensaire du village à partir de là. En effet, mon cameraman doit ranger l’équipement et le rapporter à l’hôtel, il ne peut pas le laisser dans le bateau. Je commence donc à marcher dans la boue pour rejoindre le petit chemin sur le bord.

Privé de mon cameraman, je ne suis plus en mesure de tourner des images. Alors, je vous raconte la suite de l’histoire, qui n’a pas pu être filmée pour l’émission.

Je suis dans la boue jusqu’à mi-cuisse. Je progresse difficilement dans la rivière, seule ma lampe frontale me sauve de l’obscurité totale. Au loin, j’aperçois un phare : c’est un gars en moto.

Je réussis à monter péniblement sur le chemin et je me plante au beau milieu de la route, à temps pour pouvoir arrêter le motocycliste. Je lui explique ce qui se passe et il accepte de m’amener au village. Sur sa moto, ça secoue dans tous les sens, il y a des ornières, des nids-de-poule, et à chaque sursaut, la douleur augmente. Je ne cesse de crier à mon chauffeur d’aller plus vite, car je n’en peux vraiment plus.

Quand nous arrivons au village, il me dépose à une intersection et m’indique où est le dispensaire. C’est à ce moment que débute, eh oui, un orage tropical ! Des trombes d’eau s’abattent sur moi. Je marche sous un déluge avec ma lampe frontale dans les rues complètement obscures du village. Il doit être environ minuit. Après avoir marché quand même assez longtemps, je vois une espèce de bâtiment qui n’est en fait qu’une cabane en planches de bois sur lequel est inscrit « Hospital ». Je cogne à la porte, protégée par des chaînes et des cadenas... aucune manifestation de vie à l’intérieur. Je repère un gars qui est en train de marcher dans la rue, malgré l’orage, et lui demande s’il sait où habite le médecin. Il répond par l’affirmative, tout en m’indiquant grossièrement comment m’y rendre. Je me remets à marcher sous la grosse pluie, avec des spasmes de douleur à me faire me plier en deux.

Je suis trempé, lessivé, je me traîne, je titube, j’en peux plus. Après un trajet qui me paraît avoir duré une éternité, je reconnais une maison qui correspond à la description que m’en a faite le gars que j’ai croisé dans la rue. Plié en deux, je me mets à frapper à la porte. Puis, à bout de forces, je m’assois par terre dans la boue. C’est simple : je veux mourir pour ne plus avoir mal. La douleur est hor-ri-ble ! Il n’y a pas de mots dans le vocabulaire de la langue française qui peut traduire ça. 

Un gars en caleçon et en t-shirt, pas content de s’être fait réveiller, finit par ouvrir la porte pour me demander ce que je veux. 

— Êtes-vous le docteur ? 

— Oui, oui ! 

— Désolé de vous déranger... C’est que... je me suis fait piquer par une raie. Auriez-vous de l’antidote ici ? 

— Non, mais j’en ai au dispensaire... 

— D’accord. On y va ? 

Le doc met ses chaussures à contrecoeur, saisit sa lampe de poche et me traîne au dispensaire. 

Et pendant notre trajet, la douleur empire. 

Devant la fameuse porte cadenassée, le doc commence à fouiller dans ses poches. Il sort un trousseau d’une vingtaine de clefs. Il les essaie TOUTES, une après l’autre, et aucune ne permet d’ouvrir la serrure. Ce manège dure plusieurs longues (interminables) minutes. Moi, je suis couché sur un banc, devant le dispensaire, et je rage intérieurement. Enfin, il réussit à ouvrir le cadenas et je me traîne jusqu’à la table d’auscultation. 

Je me couche sur la table. Groggy, j’aperçois le doc qui fouille dans le placard, à la lumière de sa lampe de poche. Je vois des seringues. Puis, pendant quelques instants, je suis K.-O. : je tombe dans les pommes. Je me réveille au moment où il est en train de taper sur la seringue avec son doigt, pour enlever l’air ; il va me piquer incessamment.

C’est à ce moment qu’un éclair déchire mon cerveau : je me souviens d’avoir lu, dans le dossier de recherche préparé par l’équipe en vue de ce tournage, qu’on trouve à La Mosquitia le plus haut taux de sida en Amérique centrale. Or, moi, la dernière image que j’ai avant de tomber dans les pommes, ce sont des seringues ouvertes en vrac dans un placard à peine éclairé par sa lampe de poche. Je ne l’ai pas vu sortir une seringue propre d’un petit sachet, je ne sais pas si l’aiguille est stérilisée ou non. Je réfléchis, à la vitesse de l’éclair : je ne mourrai probablement pas de cette piqûre de raie (on a répertorié des cas de décès après des crises cardiaques, mais comme je n’ai aucun antécédent, ça devrait aller de ce côté), je vais avoir un mal horrible pendant peut-être de nombreuses heures, mais je ne devrais pas en mourir. Cependant, si j’attrape le sida, c’est pas cool. Je prends alors la décision d’endurer cette douleur sans antidote, plutôt que de vivre avec la peur d’avoir contracté le sida.

Je me sens super mal, mais je dois lui demander s’il a une seringue propre. Il s’énerve. Me répond que non. Je lui dis que je ne veux finalement pas de piqûre. Il s’énerve encore plus. Je lui demande tout de même ce que je peux faire pour que la douleur diminue, en attendant que l’action du venin se dissipe.

— Tout ce que tu peux faire, c’est de retourner te coucher et d’attendre que la douleur passe.

Je me souviens vaguement de l’endroit où se situe la petite auberge qui nous héberge, chez Gloria. Je retrouve le chemin, en me tortillant de douleur. Dans la casa, elle et Jacques m’attendent. Mon cameraman m’apprend que toute l’équipe me cherche depuis qu’ils ont réussi à ramener le bateau au port. 

Je me traîne jusqu’à la chambre, Gloria sur les talons. 

— Il y a une guérisseuse vaudoue dans le village qui pourrait vous aider avec la douleur, monsieur Cyril. 

— Faites-la venir ! Je suis prêt à tout essayer pour chasser ÇAAAAAARGH ! 

Un tarpon pêché en Floride.
Courtoisie

Gloria va tenter de la contacter, puis elle revient avec des pommades à base d’ingrédients naturels, avec lesquelles elle me frictionne la main. C’est très gentil, mais ça ne sert strictement à rien : ça continue de faire un mal de chien. Elle attrape donc son cellulaire (curieusement, même s’il n’y a pas d’électricité dans le village, tout le monde a un cell) pour appeler aussi une femme médecin. Après qu’elle a échangé quelques mots, j’apprends qu’elle sera là dans une heure, avec une dose d’antidote... et une seringue stérilisée. 

Bon. Encore une heure à tenir. 

Et c’est là, dans un autre sursaut de lucidité, que je me souviens que l’on a une bouteille de whisky pour les fins de journée difficiles.  

C’en est une. 

Il doit en rester un tiers dans la bouteille de Jack, que j’enfile direct au goulot, d’une traite, et j’avale ensuite quatre comprimés de paracétamol. À ce moment précis, je suis au summum de la douleur. Je donne des coups de pied dans le mur, question de changer le mal de place. 

Heureusement, le whisky commence à aider un tout petit peu. Jack me calme ! 

À l’arrivée de la doc, c’est là qu’on décide de reprendre le tournage. Elle sort sa seringue propre et y pompe de l’antidote, qu’elle m’injecte ensuite dans la fesse. 

— Je comprends votre douleur. Les gens qui ont été piqués par des raies, on entend leurs cris résonner dans le village pendant trois jours... 

Je me tords encore de douleur, mais entre les pilules de paracétamol, le whisky, l’épuisement et finalement l’antidote, cinq minutes plus tard, je m’endors. 

Le truc hallucinant : le lendemain matin, en fait cinq heures plus tard, je me suis réveillé en super forme. Si ma main n’avait pas gonflé du double, j’aurais pu croire que tout ce qui s’était passé la veille n’était qu’un mauvais rêve. Moi, je n’ai qu’une envie : retourner à la pêche pour prendre ce gros tarpon. 

Au déjeuner, Gloria m’apprend que la guérisseuse vaudoue n’est jamais passée la veille. Ah oui, je l’avais complètement oubliée, celle-là. 

— Au fait, Gloria, qu’est-ce qu’elle m’aurait fait, cette guérisseuse, tu crois ? 

— Eh bien, la technique vaudoue ici consiste à frotter son sexe contre la plaie... 

Un tarpon pêché en Floride.
Courtoisie

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Pour en savoir plus sur le livre Mordu de la pêche paru aux éditions de l’Homme le 14 octobre dernier, par ici. Il est aussi possible de l'acheter ici.