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La fois où... j’ai vraiment eu peur de mourir

Un énorme espadon pêché à la suite de la mésaventure racontée ci-bas, au Nicaragua.
Courtoisie Un énorme espadon pêché à la suite de la mésaventure racontée ci-bas, au Nicaragua.

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Tous les pêcheurs ont de bonnes histoires à raconter. Mais peu d’entre eux en ont d’aussi extravagantes que Cyril Chauquet, le célèbre animateur de l’émission Mordu de la pêche, diffusée sur Évasion.

L’aventurier, qui a l’habitude de nous emmener à la découverte des poissons les plus féroces de la planète, vient de faire paraître un livre où il partage ses mésaventures de tournage, ses astuces infaillibles sur la pêche en eau douce et même ses réflexions sur la consommation écoresponsable.

Voici un troisième et dernier extrait rocambolesque de cet ouvrage intitulé Mordu de la pêche.

La fois où... j’ai vraiment eu peur de mourir     

Par Cyril Chauquet

Durant les tournages de la saison 3, sur la côte du Pacifique, je me suis arrêté au Nicaragua avec pour mission de pêcher un gros poisson-coq (si vous préférez, vous pouvez aussi l’appeler par son joli nom latin, Nematistius pectoralis). Cette bête unique a une superbe crête sur la tête qui peut faire jusqu’à environ 60 cm de long (2 pi) et qui se hérisse au moment de l’attaque. Lorsque les gros spécimens de 20 ou 30 kg (entre environ 44 et 66 lb) affleurent à la surface et qu’on aperçoit leur crête, c’est absolument spectaculaire! 

On m’avait raconté que les attaques de surface de ce poisson, qui vit sur la côte pacifique, entre le Mexique et la Colombie, et dans la mer de Cortez, au Mexique, étaient épiques. J’avais vraiment hâte de voir cela. 

Pour ma pêche ce jour-là, j’embarque dans un panga, un bateau typique de l’Amérique centrale fait en fibre de verre, très répandu chez les pêcheurs locaux. Le poisson-coq étant un poisson côtier, on le pêche donc près des récifs et des plages de sable. Or, dans cette région du Nicaragua où je me trouve, il y a énormément de houle. C’est d’ailleurs un repaire pour les surfeurs qui apprécient les énormes vagues. 

Mon guide local, Eduardo, m’emmène pêcher dans une zone de petites îles très rocheuses, selon lui, un bon spot pour le poisson-coq. Deux cameramen, Jacques et Raymond, m’accompagnent. 

Au départ, je décide de pêcher à la proue de la panga, c’est-à-dire en avant de l’embarcation. Je fais quelques lancers et rapidement, j’ai une touche. C’est très intense, mais le poisson n’est pas gros et je le ramène au bateau, bien que sa puissance soit tout de même incroyable. Vu sa taille, je peux vous dire qu’il s’est battu comme un diable. C’est un bon début, mais je suis convaincu qu’il y en a de bien plus gros dans cette eau houleuse.

C’est alors que j’ai une idée. En fait, c’est plus un désir qu’une idée. Vous le savez, si vous êtes un fan de l’émission: je préfère de loin la pêche au bord de l’eau à celle dans un bateau. Premièrement, j’aime avoir les pieds dans l’eau ou sur la rive, j’ai l’impression de faire corps avec la nature. Mais surtout, j’aime laisser une chance au poisson et quand on pêche du bord, le poisson est plus avantagé par rapport à la pêche en bateau. Dans une embarcation, on peut se déplacer beaucoup plus facilement, on peut suivre le poisson et éviter plus aisément les obstacles. Du bord, le poisson a une réelle chance de gagner et ça rend l’issue du «combat» encore plus significative.

Un énorme espadon pêché à la suite de la mésaventure racontée ci-bas, au Nicaragua.
Courtoisie

Alors, maintenant que j’ai cette idée en tête, j’essaie de voir avec le capitaine s’il peut me débarquer sur l’une des îles pour que j’y pêche. Il me regarde avec des points d’interrogation dans les yeux, mais il accepte ma proposition. Il m’avertit quand même que me déposer va être rock and roll. Mais selon lui, c’est faisable. Donc, il commence sa manoeuvre et approche doucement sa panga du bord de l’île. Le bateau se fait agiter par la houle comme une coquille de noix, également à cause du ressac des vagues, qui rebondissent sur les rochers. C’est loin d’être une partie de plaisir...

— Attention, hein! Faites attention aux vagues ! lance Eduardo.

Je vais tâcher de vous décrire le décor dans lequel on est à ce moment-là. L’île est entourée d’une plateforme rocheuse; en son milieu, une petite montagne bordée de falaises aux rebords coupants; entre la base de celles-ci et le bord de l’île, il y a une plateforme d’environ 2 m (6 1⁄2 pi) de large. Je vous parlais de houle précédemment; eh bien, je dirais qu’elle monte et descend d’environ 5 m (16 pi), jusqu’à la plateforme rocheuse. Lorsque le niveau de l’eau est à son plus bas, les rochers coupants sont bien à découvert. Et durant les quelques secondes où l’eau est à son plus haut, cela fait monter le bateau au niveau du plateau rocheux. C’est à ce moment que nous prévoyons sauter pour nous rendre sur le plateau rocheux, qui est l’endroit d’où je peux pêcher. Vous aurez alors compris qu’il faut synchroniser notre débarquement avec le moment où la houle est à son plus haut, pendant que la panga s’agite dans tous les sens. 

Je décide d’y aller en premier pour voir comment ça se passe pour débarquer et si c’est assez sécuritaire sur l’île pour qu’un de mes cameramen puisse me rejoindre. L’île est frappée par d’énormes vagues, alors il faut que je m’assure que l’on ait un endroit de repli au cas où les vagues deviendraient vraiment trop hautes. D’ailleurs, je félicite Raymond: c’est lui qui a voulu venir avec moi sur cette île, c’est un super bon cameraman. On tente une première approche, la panga monte et monte avec une immense vague qui se forme et lorsqu’elle est à son pic, environ 5 m (16 pi) plus haut que le creux de la vague, je prends bien appui à l’avant du bateau et je saute sur le plateau rocheux... avec succès! Peu après, la panga s’éloigne très vite du bord de l’île, en même temps que recule l’immense vague qui m’a monté jusqu’ici, tel un ascenseur. 

Maintenant, c’est au tour de la caméra. Avant mon saut sur l’île, on l’avait placée dans sa caisse scellée (une caisse Pelican, pour les habitués) et on avait entouré celle-ci de gilets de sauvetage, pour la sécuriser au cas où elle nous glisserait des mains. Aussi, on avait attaché une corde à la poignée, pour s’assurer de la récupérer si jamais elle tombait à l’eau. 

Notre guide, Eduardo, il faut l’avouer, c’est un as: il lit les vagues à la perfection. J’ai su par la suite, de la bouche des surfeurs, qu’il était spécialisé dans les points difficiles d’accès. Après l’avoir vu manoeuvrer son bateau ce jour-là, je n’ai aucune difficulté à les croire. Tel un surfeur au line-up, il prend le temps d’analyser les vagues et d’identifier les moments où on allait avoir la dernière d’une série, afin de profiter d’une fenêtre de répit suffisante pour effectuer nos débarquements et s’éloigner de la zone ensuite. Il sait exactement quand est le bon moment pour faire l’approche. 

Donc, on procède à la manoeuvre dès qu’Eduardo nous donne son go. Raymond se place à l’avant du bateau, avec la caisse Pelican harnachée de gilets et de la corde de sécurité. Une grosse vague arrive, mais elle ne se rend pas tout à fait au plateau. Elle est juste assez haute pour que Raymond me lance la caisse, que je récupère de justesse. Ensuite, il saute de la panga directement sur le plateau rocheux, comme je l’ai fait 15 minutes plus tôt. On se positionne vite à un endroit sécuritaire. Raymond déballe son kit caméra et son, et se met à me filmer pendant que je commence à faire des lancers autour de l’île, dans la houle. Quelques minutes passent, je réussis à prendre une petite carangue – rien de fabuleux –, mais les images qu’on tourne, avec la mer qui se déchaîne tout autour, elles, sont absolument exceptionnelles. 

Totalement concentrés sur notre tâche, on ne se rend pas compte à quel point la marée monte rapidement. Les vagues sont de plus en plus grosses et à chaque mouvement de houle, le plateau rocheux sur lequel on est perchés se couvre petit à petit d’eau. Les vagues commencent à venir frapper sur la petite montagne derrière nous. 

— C’EST LE MOMENT DE DÉGAGER D’ICI! 

Grâce à un walkie-talkie (qui fonctionne une fois sur deux, mais ce jour-là, on a de la chance), on demande à Eduardo de venir nous chercher. Alors, pendant qu’il positionne la panga pour bien lire le cycle des vagues, on remballe notre matériel en vitesse. 

Je me déplace sur le plateau afin de repérer le meilleur spot pour effectuer notre embarquement. Et d’un coup, surgie de nulle part, une vague violente me lave littéralement sans que j’aie eu le temps de rien voir venir. Eduardo, à la barre de la panga, surveille ce qui se passe et attend le bon moment pour s’approcher. Du coin de l’oeil, je vois Raymond qui s’est réfugié derrière une petite falaise, en attendant le moment propice pour sortir de sa planque. 

On est là tous les deux à surveiller quand viendra la prochaine vague... Et d’un coup encore, un nouveau mur d’eau se fracasse sur le rebord de l’île et m’atteint de plein fouet, me faisant tomber et me recouvrant littéralement. L’eau qui se retire est en train de m’entraîner vers le large.

Je ne vois plus rien !

Je m’agrippe aux morceaux de rochers qui me coupent les doigts et je me plaque au sol pour éviter de me faire emporter dans les rochers derrière moi. Je sens ma peau qui se fait lacérer par la roche tranchante comme une lame de rasoir.

Par miracle et parce que je réussis à me retenir avec les doigts sur les rochers, la vague finit par passer par-dessus moi et se retirer sans m’entraîner avec elle.

Je rouvre les yeux et constate les dégâts: j’ai plusieurs entailles dans la peau, sur le dessous du bras au niveau du coude. Le sang coule abondamment ! Mais l’adrénaline anesthésie toute sensation de douleur... pour l’instant.

Sh*t!

Je me dis à ce moment-là qu’il faut que je sorte Raymond de cette galère, alors je fais signe à Eduardo, qui tente une approche sur une grosse vague. J’aide Raymond à sauter dans le bateau, mais pas le temps pour la caisse Pelican contenant la caméra (et les images!). Je n’arrive pas à sauter non plus et de toute façon, le bateau est déjà en train de repartir avec la vague!

Ouf, c’est bon, Raymond est en sécurité!

Je suis maintenant seul et j’essaie de rester collé au bord des rochers sur le plateau, mais la marée est maintenant très haute. Une vague encore plus énorme vient se jeter contre l’île. Cette vague, on a pu la voir dans l’émission, car Jacques était resté à bord de la panga et a réussi à la capter en images.

Un énorme espadon pêché à la suite de la mésaventure racontée ci-bas, au Nicaragua.
Courtoisie

Quand je la vois arriver, la seule chose qui me passe par la tête, c’est «Oh, merde...» La vague monte sur le plateau et vient se fracasser sur le mur de rochers derrière moi. Son ressac est tellement volumineux et puissant que j’ai de l’eau presque jusqu’au cou... et je perds pied sur le plateau rocheux. Je commence à être emporté vers les rochers ultra coupants en contrebas du plateau et mes pieds cherchent alors le contact avec le sol, en vain. Après une, deux, trois secondes qui me paraissent une éternité, j’arrive à reprendre pied et, enfin, à m’immobiliser.

Encore une fois, j’ai vraiment failli y passer!

La marée est vraiment haute maintenant, la prochaine vague sera de trop. Si je n’arrive pas à sauter dans le bateau au prochain créneau, c’est fini. Ça passe ou ça casse.

Presque miraculeusement, Eduardo réussit à approcher la panga de l’île. Dopé par l’adrénaline et mon instinct de survie, je saute dans le bateau in extremis. À la microseconde où je pose le pied dans le bateau, Eduardo fait marche arrière à pleine puissance, pour ne pas s’échouer sur l’île pendant le ressac.

On réussit à quitter notre piège rocheux, sains et saufs.

— Putain, les gars, c’était chaud!

Je peux l’affirmer aujourd’hui: sans le calme extrême d’Eduardo et sa grande connaissance des mouvements de la mer, on serait morts, c’est sûr. Je me tourne vers lui:

— Je vais te prendre un bon gros poisson pour te remercier, mec!

Après ce qui vient de se passer, c’est la moindre des choses de lui pêcher de quoi nourrir sa famille ce soir!

Et je peux vous dire aussi que ce soir-là, j’ai payé plusieurs tournées au bar du coin!

(...)

***

Pour en savoir plus sur le livre Mordu de la pêche paru aux Éditions de l’Homme le 14 octobre dernier, par ici. Il est aussi possible de l'acheter ici.