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Franchement cruels

Sans gravité
Photo courtoisie Sans gravité
Alain Raimbault
L’instant même
140 pages
2020

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Quinze nouvelles pour plonger dans les délires de la cruauté. Et il n’y aura pas de rédemption.

Alain Raimbault n’épargne personne dans le recueil Sans gravité. On y trouve des soldats comme des astronautes, une adolescente rebelle, mais aussi un homme au cœur d’or. 

Les lieux et les moments sont tout aussi variés. Le recueil s’ouvre sur une histoire se déroulant en pleine Grande Guerre, en 1916, dans les tranchées françaises, mais plus loin on sera au métro Longueuil, aux chutes du Niagara, dans un bureau à Ottawa. Ou encore à l’hôpital Sainte-Justine à Montréal.

Mais chaque fois entreront en scène des êtres sans scrupules, parfois psychopathes, mais parfois juste amoraux.

Sans gravité, nouveau titre d’Alain Raimbault, s’ajoute à un large répertoire, qui comprend de la poésie et de la littérature jeunesse. Cette fois, l’auteur entend explorer différentes facettes des pulsions qui conduisent un individu au meurtre.

Car pas de crime organisé ici, ni de guerres de gang : ces assassins sont solitaires et leurs motivations sont toutes personnelles.

On notera toutefois que la jalousie est un puissant moteur d’action. Elle donne d’ailleurs les meilleures nouvelles du recueil : « Une bonne guerre », qui met face à face Martin Schwartz et Hans Keller, autrefois amants, ou bien « Les bêtes sauvages » où l’on suit le duo de meilleurs amis que forment Josh et Tyler. Attention aux revirements !

Se glissent aussi la frénésie religieuse ou la lassitude de la vie de couple, ou encore l’exaspération de l’enseignant face à ses élèves remuants. Sans oublier les morts sanglantes qui finalement surviennent par hasard.

De même, sous la plume de Raimbault, l’idée de crever de rage ou de mourir d’amour trouve une pleine incarnation.

Comme on lit dans la nouvelle « Un poète » : « Le meurtre par son côté horriblement tabou gardait encore la sulfureuse possibilité de faire cauchemarder. De provoquer des émotions. » L’auteur exploite ce potentiel avec efficacité.

Y contribue grandement le fait que les situations qu’il imagine sont presque toutes à deux doigts du plausible, comme l’actualité le démontre amplement.

Un air de déjà-vu

Les nouvelles s’appuient sur des détails qui appartiennent à la banalité du quotidien. Un meurtrier achète chez Bureau en gros le drone qui servira à son crime ; un autre laisse les chaussures de sa femme assassinée au Village des Valeurs. Ça sifflote du Luis Mariano, ça réfère à Dany Laferrière...

Même la folichonne « Être », la plus insensée du lot, garde un air connu puisqu’elle ravive la Loi sur les mesures de guerre et qu’elle se nourrit de la dérive des réseaux sociaux.

Dans ce féroce univers, on ne s’étonnera pas que la dernière nouvelle du recueil soit consacrée au summum de l’inhumaine cruauté, celle qui fut aussi gratuite et implacable qu’organisée, soit les camps de concentration de l’Allemagne nazie.

Elle s’appelle « Le cri » et elle est d’autant plus cauchemardesque que cette fois, on ne peut pas se dire : ce n’est que de la littérature.