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Langue: les faux dilemmes

GEN-AFFICHAGE-ANGLAIS
Photo Agence QMI, Joël Lemay Une boutique sur la rue Saint-Laurent, près de l’Avenue des Pins, affichant « Sample Sale ».

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Quand je débarque à Montréal, je repense toujours à la métaphore de la grenouille dans l’eau bouillante. Celle qui rebondit dès qu’elle la touche, versus celle qui a cuit dedans.

J’imagine que c’est comme ça que quelqu’un qui fréquente régulièrement le centre-ville de Montréal se sent vis-à-vis de l’anglicisation galopante de la métropole. Les changements sont si subtils d’une journée à l’autre qu’on les perçoit très peu. 

La perception est tout autre pour le gars de Québec que je suis qui débarque au centre-ville de Montréal pour magasiner. On reste surpris quand on doit dire « news-pa-per » à voix très haute au commis de dépanneur qui ne comprend pas ce qu’on lui dit quand on lui demande s’il a les journaux quotidiens. Celui-là n’aura même pas mis un « bonjour » avant son « hi ».

Holà ! 

Remarquez, ça commence à arriver de plus en plus à Québec, quand on va dans la vieille ville ou à l’aéroport, de se faire accueillir par un enthousiaste « bonjour/hi » dans une ville résolument française, même si c’est encore assez rare pour qu’on le remarque. Ici aussi, des fois, c’est tout simplement un « hi ».

On dit que c’est pour plaire aux touristes, ce qui est particulièrement insultant à leur endroit. A-t-on déjà entendu parler d’un voyageur frappé d’apoplexie parce qu’on l’avait salué par un « holà » au Mexique ou à Cuba ?

Remarquez également que, lorsqu’on va à Ottawa ou à Toronto, on n’est pas particulièrement fort sur le « hi/bonjour », là-bas. L’endroit se définit comme anglophone. Ça a au moins le mérite d’être clair.

Angliciser nos enfants 

Prenons les choses telles qu’elles sont. Cette place grandissante que prend l’anglais dans les services montréalais relève moins de l’hospitalité que d’une volonté de rappeler quelle est la langue qui y règne en maître. Vous ne pourrez jamais vous trouver un emploi au centre-ville si vous ne maîtrisez pas l’anglais, mais il n’y aura pas de problème si vous ne connaissez pas le français, parce que la première a encore préséance sur la seconde. Loi 101 ou pas, la réalité, c’est ça.

Pendant ce temps, à Québec, les radios locales nous inondent d’un discours selon lequel la mission première de notre système d’éducation devrait être d’assurer l’anglicisation de nos enfants. De nombreux parents – pas juste à Québec – rêveraient d’inscrire les leurs à l’école anglaise parce que, dans le fond, on leur montre déjà le français à la maison. Or, l’école ne transmet pas qu’une langue comme outil, elle enseigne une culture, une littérature, un rapport au monde.

Et c’est une des raisons pour lesquelles c’est si difficile de parler de langue, parce que quand l’un s’inquiètera du recul du français, un autre l’accusera de fermeture et de peur du bilinguisme. À un moment donné, un chroniqueur de La Presse écrira que, si on se préoccupait vraiment du français, on s’assurerait de mieux l’écrire et de mieux le parler. Un autre de Radio-Canada viendra nous dire que ce n’est pas grave que moins de gens parlent le français à la maison, puisqu’ils daignent en baragouiner quelques phrases en public.

Pendant ce temps, c’est toujours impossible de commander des nouilles en français dans le quartier chinois.

La fermeture

Il faut refuser tous ces faux dilemmes, lorsqu’il est question de la vitalité du français. On peut être radicalement convaincu qu’il faut faire plus et mieux pour protéger notre langue, tout en reconnaissant les bénéfices d’une bonne maîtrise de l’anglais.

C’est mon cas : je souhaite que mon enfant puisse utiliser l’anglais, encore mieux que je ne peux le faire moi-même. Et je sais que ça arrivera bien avant que je n’aie à l’inscrire dans des immersions, parce qu’il utilisera Netflix, écoutera de la musique en anglais et toute une ribambelle de Youtubeurs que je trouverai sans doute insignifiants. Il en retirera quand même une grande richesse, celle de pouvoir accéder à la culture la plus puissante sur la planète. Pendant ce temps, je m’assurerai qu’il connaîtra la sienne, notamment en l’inscrivant à une école qui la lui apprendra.

Cessons de nous en faire accroire. Non, notre ouverture sur le monde ne dépend pas du fait que les touristes soient accueillis en anglais à Montréal. Non, ce n’est pas témoigner d’un esprit obtus que d’insister avec courtoisie, mais fermeté pour être servis en français. Non, défendre le français comme langue d’enseignement et de communication n’est pas un combat d’arrière-garde.

La façade unilingue anglophone que présente de plus en plus Montréal est effectivement ce qui la distingue du Québec, c’est vrai. Ce qu’il faudra continuer de répéter, toutefois, c’est que ce qui lui donne une valeur ajoutée sur la scène nord-américaine et mondiale, c’est son visage français. 

Penser que pour rayonner il faut se conformer, c’est ça la fermeture. C’est une fermeture à soi-même.