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«Fantaisie allemande» de Philippe Claudel: les traces de la guerre

Philippe Claudel
Photo courtoisie DR Philippe Claudel

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Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel entraîne ses lecteurs dans une grande danse entre la grande Histoire et les histoires intimes, les grandes guerres et les guerres intérieures avec son nouveau roman, Fantaisie allemande. Ses personnages s’entrecroisent et reviennent, comme un rêve, ou comme une forme de hantise, jusqu’à trouver leur destin.

En entrevue, Philippe Claudel explique qu’il avait commencé à écrire des textes en rapport avec l’Allemagne sans prévoir de roman, jusqu’à ce qu’il trouve qu’il y avait matière à explorer davantage. Ainsi a-t-il eu l’idée de les rassembler et de les réécrire pour qu’ils puissent composer quelque chose. «Bien entendu, le point commun de tous ces textes, c’était l’Allemagne du 20e siècle.»

Il précise. «Je suis né et je vis en Lorraine, une région de l’Est de la France qui est juste à côté de l’Allemagne. Notre histoire, c’est que pendant quelques décennies, une partie de la Lorraine a été allemande aussi. On a des rapports qui sont particuliers : c’est nos voisins, c’est le voisin qu’on admire, le voisin qui fait peur. C’est le voisin avec lequel on a de bonnes relations – mon arrière-grand-père était Français et l’autre arrière-grand-père était Allemand. C’est cette relation que j’ai, depuis que je suis tout petit, avec l’Allemagne.»

Dans son roman, il va au cœur des conflits entraînés par cette situation, évoque certains éléments de la Seconde Guerre mondiale, raconte ce qui a imprégné et déchiré les mémoires collectives et les arbres généalogiques.

«L’Histoire a donné des familles – je parle de façon métaphorique – complètement schizophréniques. Presque toutes nos familles ont un ancêtre, au début du 20e siècle, qui était Allemand ou Français. Il se trouvait des gens, faisant partie de la même famille, qui étaient des deux côtés de la même tranchée.»

Philippe Claudel rappelle que l’Allemagne du 20e siècle a aussi été une sorte de laboratoire de l’horreur, de l’extrémité humaine. «Jusqu’où peut aller l’homme dans son abomination, dans son désir de détruire l’autre, dans sa mécanique politique pour exterminer? C’est ce laboratoire – tout près de chez moi – qui ne cesse de me hanter.»

Expérience d’écriture

L’écrivain ajoute se transposer dans tous ses personnages et se laisser porter par ce qu’ils vivent et ressentent. «Je suis ce soldat, je dors avec lui sous un sapin, je me réveille le matin, j’ai froid, je n’ai pas mangé. Je marche sans savoir où je vais. Et j’essaie de retranscrire ces sensations. Il y a donc cette expérience personnelle de l’écriture et l’interprétation, comme un acteur le ferait.»

«J’ai tellement entendu, dans mon enfance, les grands-parents, mes parents parler de la guerre... toutes les générations parlaient de la guerre autour de moi. Tous les dimanches, dans tous les repas de famille. Forcément, quelque chose s’est déposé en moi.»

Ne pas oublier

 Il habite toujours en Lorraine, ajoute-t-il. «Je me promène dans une nature, dans des forêts qui gardent la trace de la guerre. Hier, je me promenais avec mon chien, à 50 km de chez moi, dans une forêt où étaient les tranchées et les abris des soldats. On passait dans des trous d’obus, de bombes. Les arbres ont repoussé, mais le paysage nous parle de la guerre.»

Les paysages lui ont parlé des soldats, d’une petite fille sauvée de l’horreur, de tant d’histoires tragiques. Le traumatisme est encore palpable. «Si on veut le voir, le traumatisme, bien sûr, on le voit, il est présent. Le problème, c’est que l’homme avait oublié.» 

  • Philippe Claudel est un écrivain traduit dans le monde entier. 
  • Il est aussi cinéaste et dramaturge. 
  • Il a notamment publié Les Âmes grises, L’Arbre du pays Toraja et L’Archipel du Chien.  

EXTRAIT 

Fantaisie allemande<br/>
Philippe Claudel<br/>
Éditions Stock, 212 pages
Photo courtoisie
Fantaisie allemande
Philippe Claudel
Éditions Stock, 212 pages

«Ce n’était pas le froid qui l’avait réveillé mais une sensation confuse et qui le resta longtemps encore, alors que son sommeil peu à peu s’effilochait. Le manteau était devenu plus lourd et pesait sur les vêtements au-dessous, et aussi sur sa poitrine, comme une camisole de plomb. Il mit du temps à comprendre que cette lourdeur venait du tissu de grosse laine qui s’était gorgé d’eau peu à peu, et que le manteau désormais avait doublé de poids, qu’il s’y sentait prisonnier et comme noyé.»