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«Français à Montréal: le temps de la colère»: grand entretien avec Frédéric Lacroix

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix
Photo courtoisie Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix

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Frédéric Lacroix se passe désormais de présentation. Ce chercheur indépendant s’est imposé comme une référence incontestée lorsqu’il est question d’analyser la situation du français au Québec. Son livre Pourquoi la loi 101 est un échec, paru il y a quelques semaines aux Éditions du Boréal, a été considéré à juste titre comme un événement intellectuel. Je l’ai interviewé à propos de la grande enquête parue dans Le Journal sur la situation du français.

  • Écoutez Frédéric Lacroix sur QUB radio:

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Mathieu Bock-Côté: Le Journal de Montréal a publié ces derniers jours une grande enquête sur la situation du français. Je devine que vous n’êtes pas surpris des résultats. Mais considérez-vous que cette dynamique d’anglicisation s’accélère?

Frédéric Lacroix: Surpris? Non. Lors d’un entretien avec vous, en janvier dernier, j’ai qualifié la situation du français à Montréal et dans ses couronnes de «catastrophique», terme qui semblait alors un peu exagéré pour certains. Mais le choix de ce mot était réfléchi et il décrit, à mon avis, adéquatement la «dynamique linguistique», c’est-à-dire les rapports de force entre l’anglais et le français au Québec. Rappelons, par exemple, que le rapport de force entre l’anglais et le français, en ce qui a trait à l’assimilation linguistique des allophones, est de dix pour un au Québec; proportionnellement à la taille de leur groupe, les anglophones assimilent dix fois plus d’allophones que les francophones. Comment pourrait-on qualifier cette situation grotesque et insupportable autrement que de «catastrophe»?

Entre-temps ont été publiées de nouvelles données; sur les exigences à l’embauche notamment. L’OQLF nous apprenait au mois d’août dernier que 63% des entreprises de Montréal exigent l’anglais à l’embauche. À Montréal toujours, la moitié des municipalités exigent aussi l’anglais. La nouveauté de cette étude, c’est qu’elle nous apprenait que l’anglais est exigé pour la «communication orale à l’interne» de l’entreprise dans plus de 41% des cas. Donc, on exige l’anglais, massivement à Montréal, parce que la langue de travail de l’entreprise — à l’interne — est l’anglais!

Et ceci alors que la Charte de la langue française nous assure, depuis 43 ans, que «les travailleurs ont le droit d’exercer leurs activités en français» (article 4). La charte est un «tigre de papier», les droits qu’elle voulait garantir sont de plus en plus théoriques et de moins en moins effectifs. Ces droits sont même violés quotidiennement à grande échelle chaque jour au Québec. 

L’enquête du Journal sur la langue d’accueil dans les commerces rejoint parfaitement les données de l’OQLF sur les exigences de connaissance de l’anglais à l’embauche et les complète et les éclaire. Alors que l’OQLF ne donnait que certaines données générales pour Montréal — ce qui dilue ce qui se passe dans le centre-ville —, cette enquête du Journal nous trace un portrait assez précis (le nombre de commerces visités étant assez important) de la dynamique dans les petits commerces du centre-ville de Montréal. 

On comprend aussi que si l’anglais est exigé à l’embauche pour «fin de communication interne» comme le montrait l’étude de l’OQLF, c’est peut-être qu’en réalité la connaissance de l’anglais est la principale exigence ferme des commerces du centre-ville et que la connaissance du français serait plutôt une exigence «décorative», afin que l’OQLF nous fiche la paix, en quelque sorte.

Cette enquête du Journal nous apprend au fond deux choses: 1) que la langue d’accueil est l’anglais, seulement l’anglais, la moitié du temps au centre-ville. Nous sommes passés du «Bonjour», au «Bonjour-Hi», au «Hi» tout court en l’espace de 20 ans. Le français est en train de se faire expulser, mentalement et culturellement, du centre-ville de Montréal. Cela est insupportable et inacceptable. 2) que la clientèle consent ou exige de plus en plus de se faire servir en anglais. Comment expliquer autrement cette prépondérance de l’anglais comme langue d’accueil? On accueille les clients en anglais parce que c’est ce qu’ils préfèrent, car c’est ce qu’ils veulent ou bien parce que cela les indiffère. Un sondage complémentaire à l’enquête révèle que 58% des jeunes de 18 à 34 ans sont indifférents face à un accueil en anglais dans les commerces; ils ont intégré la chose comme étant la norme. Chez la majorité des jeunes, la norme est maintenant «l’anglais, langue commune». Comment dire? L’assimilation a de beaux jours devant elle!

Si les clients exigeaient de se faire servir en français, cet accueil unilingue anglais n’existerait pas. Cela me semble logique. Il faut donc conclure que la majorité de la clientèle du centre-ville de Montréal est anglophone ou anglophile. Car ces petits commerces n’existent pas en dehors de l’écosystème qui les fait vivre. Quel est cet écosystème? McGill, Concordia, Dawson, les grandes entreprises privées qui résident au centre-ville; tout le monde qui travaille dans ces institutions travaille majoritairement en anglais. La langue dont ils font usage dans les commerces n’est que l’extension de la langue qu’ils utilisent au travail et dans leurs interactions quotidiennes entre collègues. C’est surtout cela, à mon avis, que nous apprend l’enquête du Journal: l’emprise et la force de l’écosystème anglophone au centre-ville.

Le centre-ville de Montréal, deuxième ville française au monde, est donc quasiment devenu une extension extraterritoriale de Toronto.

Le phénomène est aussi en train de faire tache d’huile ailleurs sur l’île de Montréal et dans ses couronnes. Cette dynamique suit la démographie.

Il faut rappeler que le Québec accueille, relativement à sa population, l'un des volumes d’immigration les plus élevés au monde. Une immigration que nous n’arrivons plus à intégrer. On crie à la «pénurie de main-d’œuvre» pour justifier la hausse des seuils d’immigration, sans réaliser que la venue de ces dizaines de milliers de personnes supplémentaires annuellement crée elle-même une demande pour des services et des produits, ce qui exacerbe ladite «pénurie de main-d’œuvre». Il y a donc une rétroaction positive dans un système qui se nourrit de lui-même. Il y a longtemps que l’immigration, du moins dans son volet économique, est devenue une industrie comme les autres, avec ses lobbyistes et sa logique d’autojustification. Cette industrie poursuit ses buts propres et n’est pas au service du bien commun.


Mathieu Bock-Côté: En est-il de même à Laval?

Frédéric Lacroix: Bien sûr. Le français comme langue maternelle s’est écrasé de 15,6% à Laval de 2001 à 2016, alors que l’anglais augmentait de 1,7 point. Pendant ce temps, le poids relatif des allophones passait de 19% à 33%. Cela s’entend dans les commerces. Le français n’est pas expulsé des commerces à Laval, pas encore, mais il passe tranquillement au second plan. Le client peut se faire servir en français, mais on remarque que la langue de travail, la langue d’échange des employés entre eux, c’est de plus en plus l’anglais. Et ce, même s’ils parlent français et ont manifestement fréquenté l’école française!

Certains affirment que les Québécois ne devraient jamais avoir du mal à obtenir des services en français au Québec et que c’est cette absence de services en français qui serait inacceptable. Cette affirmation même illustre l’ampleur de la régression de notre conscience collective. Ce que la Charte de la langue française cherchait à faire, c’était d’établir le français comme «langue commune», c’est-à-dire de l’établir comme norme sociale et comme norme linguistique au Québec, et non pas de garantir le droit aux services en français. Un monde sépare ces deux conceptions. Ce que nous voulons, ce qu’il faut viser, c’est de faire du français la «langue commune». C’est le seul objectif et la seule politique qui vaillent.

On comprend que Laval est en transition; d’une région autrefois massivement francophone vers une région à dominante anglophone. La région de Montréal au complet est en train de basculer dans une dynamique de type «hors Québec», avec l’anglais qui tient le haut du pavé et le français de plus en plus aux abois et en régression. Comme partout ailleurs au Canada.

Le même scénario se déroule à Saint-Henri, à Lachine, à Vaudreuil-Soulanges, à l’ouest de Longueuil, etc.


Mathieu Bock-Côté: Ceux qui étudient cette question alertent le gouvernement depuis des années, mais nos élites préféraient détourner le regard. Comment expliquer cette nouvelle prise de conscience par rapport à la situation du français à Montréal?

Frédéric Lacroix: Cela fait au moins deux décennies que nous savons que la Charte de la langue française ne fonctionne pas, du moins pas assez. Ce qui est étonnant, c’est que le déni ait pu durer aussi longtemps et avec autant de succès.

L’élection de la CAQ a certainement été bénéfique. Elle a permis d’aérer un peu la maison commune, de changer l’air. En se rangeant derrière la CAQ de façon aussi massive, les gens ont voulu chasser le PLQ, un parti antinationaliste qui méprisait ouvertement le Québec français. Cela a permis un changement de garde à l’OQLF, par exemple, qui s’est permis de publier cette étude sur les exigences d’embauche en août dernier. Étude qui aurait été impensable sous le PLQ.

Enfin, en bon scientifique, je crois que si on peut refouler la réalité un certain temps, celle-ci finit cependant par s’imposer. La réalité gagne à la fin malgré nos constructions idéologiques. C’est ce qui est en train de se passer. La réalité - le déclassement du français au Québec - est en train de s’imposer dans l’esprit de la plupart des gens. Même Justin Trudeau et Mélanie Joly n’osent plus le nier. Cela était tout à fait impensable il y a cinq ans seulement.


Mathieu Bock-Côté: Une femme interviewée dans le cadre de cette enquête affirme ne pas vouloir accueillir en français les clients, de peur de se faire insulter. Croyez-vous que nous sommes témoins d’une montée de l’intolérance décomplexée à l’endroit des Québécois francophones de la part de ceux qu’ils ne sont pas parvenus à intégrer?

Frédéric Lacroix: On préfère l’oublier, mais la dynamique linguistique est une question de rapport de force. Au centre-ville, l’unilinguisme anglais s’impose avec de plus en plus de force, d’arrogance et, disons-le, de violence symbolique. Cela est un reflet de la faiblesse du français. L’anglais est de plus en plus conquérant et sûr de son droit. En témoigne ce commentaire d’une vendeuse auquel vous faites référence, qui disait que si elle accueillait les clients en français, elle risquait de se «faire crier dessus». Certains clients ne supportent donc pas de se faire dire un simple «bonjour». Au Québec! Cette anecdote, qui dans le fond n’en est pas une, devrait nous ouvrir les yeux. Le bilinguisme égalitaire que nous propose la Loi sur les langues officielles fédérale, avec le français ayant un statut égal à celui de l’anglais, est un doux fantasme et une duperie. Au Québec, l’anglais est en compétition avec le français comme langue d’intégration. Et l’anglais occupe de plus en plus le haut du pavé.

Il y a 25 ans, c’était le love-in avant le référendum de 1995: «Québec, we love you», hurlaient-ils au centre-ville de Montréal. Aujourd’hui, au même endroit, ils nous crient dessus si on leur dit «bonjour». 


Mathieu Bock-Côté: Vous dites que le gouvernement du Québec est responsable de ce relâchement, de cet effondrement. N’exonérez-vous pas un peu rapidement l’État fédéral de ses responsabilités?

Frédéric Lacroix: Non. Dans mon livre, j’explique en quoi la Loi sur les langues officielles d’Ottawa est une «duperie». J’explique également que si l’immigration est l'une des causes du recul du français au Québec, la faute revient à Ottawa qui contrôle les volumes d’immigration qui entrent chez nous. C’est Ottawa qui a le pouvoir. Le pouvoir du Québec est un pouvoir résiduel, très limité (voire inexistant) pour ce qui est de l’immigration, qui est un facteur majeur qui détermine notre avenir.

Si j’attire l’attention sur la responsabilité du Québec, c’est parce que cette responsabilité, dans certains domaines, est tout à fait majeure. C’est le Québec qui finance depuis 20 ans une expansion après l’autre des institutions anglophones du centre-ville de Montréal. Songeons par exemple que Dawson College, dont l’agrandissement est priorisé par la CAQ dans le projet de loi 66, a pris possession de la maison mère de la Congrégation de Notre-Dame en 1988 (et c’est pourquoi c’est non seulement le plus gros, mais aussi le plus beau cégep au Québec) et que les projets d’expansion et d’ajouts de nouveaux pavillons se succèdent à un rythme effréné depuis lors (agrandissements en 1991, 1996, 2007). La ministre McCann a justifié cet autre agrandissement prévu de Dawson en disant que le cégep «avait des besoins». Si on va au bout de cette logique, il faudra admettre que Dawson reçoit 11 500 demandes d’admission par année pour un taux d’admission de 30% seulement. Ce qui signifie que les besoins de Dawson ne sont pas seulement pour un nouveau pavillon pouvant accueillir 950 nouveaux étudiants, mais pour un complexe pouvant en accueillir 8050. Voilà ses véritables «besoins». Sommes-nous tenus de financer notre propre disparition?

Quant à McGill University, une institution privée à qui le gouvernement du Québec veut donner (oui, donner!) les plus beaux terrains et les plus beaux bâtiments publics à Montréal (le Royal Victoria), elle croule sous l’argent. La fondation de McGill possède 1,7 milliard de dollars, soit au moins le triple de l’argent de toutes les autres fondations de toutes les autres universités du Québec!

Bref, on peut jeter le blâme sur Ottawa, et cela est juste, mais il faut aussi se regarder dans le miroir. Et prendre la mesure de l’étendue du sabotage de la dynamique linguistique qui est le fait même de l’État québécois. Le gouvernement du Québec, notre État, le «plus puissant des nôtres» comme disait René Lévesque, finance massivement le recul du français à Montréal. C’est un état de choses qui est quasiment incompréhensible.


Mathieu Bock-Côté: Quelles seront les conséquences de cette minorisation pour les Québécois francophones?

Frédéric Lacroix: Cela tient en peu de mots; l’impuissance politique et la disparition éventuelle. Le désespoir aussi. Et aussi le mépris et le dégoût pour nous-mêmes, notre langue et notre culture. 

Il n’y a qu’à regarder l’agonie des Franco-Ontariens, par exemple. C’est vers là qu’on s’en va. 

Nos enfants méritent mieux que cela. On ne doit plus laisser les choses aller. Il faut se redresser. Il faut agir.


Mathieu Bock-Côté: Qu’attendez-vous de la nouvelle loi 101 promise par Simon Jolin-Barrette?

Frédéric Lacroix: J’attends peut-être moins de choses de M. Jolin-Barrette — un homme qui a notre langue à cœur, cela est manifeste — que du premier ministre, M. Legault. 

Où se situe M. Legault sur cette question? Pourquoi ne s’exprime-t-il pas (ou si peu) en faveur du français? Pourquoi ne dit-il rien, alors que le Québec français se fait humilier quotidiennement au centre-ville de Montréal? Surtout, pourquoi ne fait-il rien?

On attend une «nouvelle loi 101» qui viendra magiquement tout régler, mais je trouve que cela ressemble de plus en plus au «grand soir», fantasme cher à certains péquistes, moment de rupture toujours repoussé, faute de courage d’agir. Qu’est-ce qui empêche M. Legault d’agir maintenant? Qu’est-ce qui l’empêchait d’agir il y a deux ans? Rien. Il y a une foule de règlements, de politiques, d’orientations qu’il aurait pu modifier pour venir soutenir le français. Il aurait pu infléchir le cours du navire de l’État graduellement au lieu de tout remettre à un éventuel «grand soir» ou «grande nouvelle loi 101». 

Par exemple, le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) dénonçait récemment l’absence de consignes claires pour ce qui est de la langue de service et de travail dans la fonction publique québécoise, absence qui est en train d’imposer le bilinguisme mur à mur dans toute la fonction publique, qui, on s’entend, devrait normalement travailler en français. Mais personne au gouvernement Legault ne semble avoir eu la bonne idée d’émettre des consignes claires en faveur du français comme langue de travail et de service depuis l’élection il y a deux ans! Cela ne nécessite pourtant pas de projet de loi, que je sache. Un simple mémorandum aurait été un bon début. Il y a donc un manque de sérieux sur cette question au plus haut niveau de l’État. 

L’élection de la CAQ a mis fin au mépris ouvert pour le Québec français qui était la marque de commerce du PLQ. L’élection de la CAQ, cependant, n’a aucunement modifié la trajectoire de minorisation sur laquelle le PLQ a placé le Québec français. La CAQ a repris telle quelle après une pause de deux ans la politique d’immigration du PLQ et d’Ottawa (50 000 immigrants par année, ce qui est bien au-delà de nos capacités d’intégration) et les projets d’agrandissement des institutions anglophones (Dawson et McGill), héritage aussi du PLQ. La CAQ ne semble pas avoir le courage de rompre avec l’héritage libéral. Or, cet héritage entraîne le Québec français vers l’abîme.

M. Legault a écrit récemment que le politicien qui l’avait le plus inspiré était René Lévesque. Or, René Lévesque a déjà affirmé que s’il était possible de lâcher un peu de lest pour ce qui est de l’affichage en anglais dans le West Island, il fallait veiller comme à la «prunelle de nos yeux» sur ce qui se passait au centre-ville de Montréal, car c’était le visage que le Québec montrait à l’international. Nous n’avons pas simplement «lâché du lest» au centre-ville, nous avons lâché la cargaison au complet. 

Mais cela ne semble pas incommoder outre mesure une bonne partie de notre élite politique qui ne semble pas du tout prendre la mesure de la catastrophe dans laquelle s’enfonce le Québec français. 

La CAQ bénéficie encore du bénéfice du doute dans ce dossier. Mais plus pour longtemps à mon avis.