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La passation des pouvoirs

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Photo AFP Le 11 novembre 2008, le président élu des États-Unis, Barack Obama, et le président sortant, George W. Bush, ont pris la pose ensemble devant la Maison-Blanche.

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Dès demain, le monde entier pourra se procurer le premier tome des mémoires de Barack Obama, Une terre promise. Le Journal a obtenu un extrait du bouquin avant son arrivée en librairies, où le 44e président des États-Unis détaille sa première rencontre avec George W. Bush dans le Bureau ovale, quelques jours à peine après son élection. Une passation des pouvoirs courtoise et élégante... qui contraste de manière saisissante avec le climat politique actuel, où Donald Trump refuse toujours d’admettre sa défaite contre Joe Biden près de deux semaines après l’élection américaine.

Extrait des mémoires de Barack Obama   

  • Une terre promise  
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Photo courtoisie

« Ma première visite au Bureau ovale a eu lieu quelques jours à peine après l’élection, lorsque, conformément à une longue tradition, les Bush nous ont invités, Michelle et moi, pour nous faire découvrir ce qui serait bientôt notre maison.

Dans un véhicule du Service Secret, nous avons longé l’arc de cercle bordant la pelouse sud jusqu’à l’entrée de la Maison-Blanche, tâchant tous deux de nous faire à l’idée que, dans moins de trois mois, nous y emménagerions.

C’était une journée ensoleillée, il faisait chaud, le feuillage des arbres était encore intact, la roseraie débordait de fleurs. Nous appréciions d’autant plus l’automne prolongé de Washington qu’à Chicago le temps était vite devenu froid et sombre, un vent arctique dépouillait les arbres, comme si la météo inhabituellement clémente du soir de l’élection n’avait été qu’un élément du décor, vite démonté une fois la cérémonie terminée.

Le président et la Première Dame Laura Bush nous ont accueillis au portique sud et, après les inévitables saluts aux journalistes, le président Bush et moi nous sommes dirigés vers le Bureau ovale pendant que Michelle se joignait à Mme Bush pour prendre le thé à la résidence. Après quelques photos de plus et une offre de rafraîchissements de la part d’un jeune valet, le président m’a invité à m’asseoir.

“Alors, m’a-t‐il demandé, qu’est-ce que ça fait ?

– a fait beaucoup, ai-je dit. Je suis sûr que vous vous en souvenez.

– Ouaip. Parfaitement. Comme si c’était hier, a-t‐il confirmé en hochant vigoureusement la tête. Je vais vous dire une chose. Vous allez vous embarquer dans une drôle d’aventure. Quelque chose de vraiment unique. Il faut juste penser chaque jour à en profiter.”

Respect et tradition

Était-ce par respect pour l’institution, étaient-ce les leçons que lui avait enseignées son père, les mauvais souvenirs de sa propre transition (certaines rumeurs prétendaient que des membres de l’équipe Clinton avaient retiré la touche W de tous les ordinateurs de la Maison-Blanche au moment de partir), ou était-ce par simple savoir-vivre, toujours est-il que le président Bush ferait tout son possible, durant les onze semaines séparant mon élection et la fin de son mandat, pour que les choses se passent en douceur. Chaque service de la Maison-Blanche avait fourni à mon équipe des “guides pratiques” détaillés. Les membres de son staff s’étaient rendus disponibles pour rencontrer leurs successeurs, répondre aux questions, et avaient même accepté d’être suivis dans l’exercice de leurs fonctions pour que les nouveaux apprennent le métier. Ses deux filles, Barbara et Jenna, qui étaient alors de jeunes adultes, ont aménagé leur emploi du temps pour faire découvrir à Malia et à Sasha les côtés fun de la Maison-Blanche. Je me suis promis que, le moment venu, j’en ferais de même avec mon successeur.

Le président et moi avons abordé un large éventail de sujets lors de cette première visite – l’économie et l’Irak, la presse et le Congrès –, lui ne démentant jamais sa réputation d’homme jovial et un brin agité. Il a ensuite porté des jugements sans détour sur quelques hauts responsables politiques étrangers, m’a prévenu que ce seraient des gens de mon propre parti qui finiraient par me causer les plus gros soucis, et a élégamment accepté d’organiser un déjeuner avec tous les anciens présidents vivants avant l’investiture.

J’étais conscient qu’il y avait nécessairement des limites à la franchise d’un président s’entretenant avec son successeur – surtout lorsque ce dernier avait à ce point critiqué son bilan. J’étais également conscient que, en dépit de la bonne humeur apparente du président Bush, ma présence dans le bureau qu’il allait bientôt libérer devait susciter chez lui des émotions contradictoires. J’ai suivi son exemple en évitant de trop entrer dans les détails. Dans l’ensemble, j’ai surtout écouté.

Une réussite

À un moment, toutefois, il a dit quelque chose qui m’a étonné. Nous évoquions la crise financière et les initiatives du secrétaire Paulson pour structurer le plan de sauvetage des banques, dès lors que le TARP avait été adopté au Congrès. “La bonne nouvelle, Barack, a-t‐il dit, c’est que d’ici à ce que vous entriez en fonction, nous aurons réglé les problèmes les plus épineux. Vous pourrez repartir sur de bonnes bases.”

Sur le coup, j’en suis resté sans voix. J’avais régulièrement discuté avec Paulson et je savais que des faillites bancaires en cascade et une crise mondiale étaient encore à envisager très sérieusement. 

En regardant le président, j’ai imaginé tous les espoirs et toutes les convictions qu’il avait dû porter la première fois qu’il avait pénétré dans le Bureau ovale en tant que président nouvellement élu, pas moins ébloui par son éclat, pas moins déterminé à changer les choses pour œuvrer à un monde meilleur, pas moins persuadé que l’Histoire jugerait sa présidence comme une réussite. »