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«Héritage» de Miguel Bonnefoy: histoire familiale entre la France et le Chili

Miguel Bonnefoy
Photo courtoisie, Patrice Normand Leextra Miguel Bonnefoy

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En lice à la fois pour le prix Goncourt et pour le prix Femina, Héritage, nouveau roman de Miguel Bonnefoy, raconte d’une manière lyrique, teintée de réalisme magique et de réminiscences, l’histoire de sa famille. Originaire du Jura, immigrée au Chili après les ravages causés par le phylloxéra, sa famille est revenue en France pendant la dictature de Pinochet. Un aller-retour inattendu, s’étalant sur plusieurs générations, et une écriture exceptionnelle.

Le roman s’ouvre sur une petite maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili. Cette maison a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Le patriarche, arrivé du Jura à la fin du 19e siècle avec un pied de vigne, s’y est installé. 

Son fils, Lazare, lorsqu’il reviendra des tranchées de la Première Guerre mondiale, y habitera avec son épouse, Thérèse. Puis naîtra leur fille, Margot, pionnière de l’aviation qui s’unira avec un étrange soldat.

<strong><em>Héritage</em><br>Miguel Bonnefoy</strong><br>Éditions Rivages<br>206 pages
Photo courtoisie
Héritage
Miguel Bonnefoy

Éditions Rivages
206 pages

Avec sa plume élégante, colorée, évocatrice et teintée de réalisme magique, Miguel Bonnefoy brosse un portrait familial hors de l’ordinaire dans Héritage. Les blessures de l’histoire et les dilemmes devant lesquels les Lonsonier sont placés sont d’autant plus touchants que le roman est inspiré en partie de l’histoire de sa propre famille.

La crise du phylloxéra

« J’avais envie de retourner l’affaire, c’est-à-dire montrer qu’autrefois, les Français avaient été des migrants eux aussi. Que justement, à la fin du 19e siècle, pendant la maladie du phylloxéra, un petit puceron amené des États-Unis qui va ravager la vigne, il y a eu un énorme exil. Un déplacement humain très important de Français qui sont partis replanter des pieds de vigne sains sur les flancs de la cordillère, côté chilien et côté argentin, et en Californie. »

Il trouvait beau de souligner ce pan de l’histoire et d’essayer de donner du relief à cet instant historique où ce sont les Français qui ont bougé et où ce sont d’autres pays qui leur ont ouvert leurs frontières---.

« À partir de là, j’ai commencé à développer une histoire avec des personnages français installés au Chili, qui se marient entre Français, qui ont des enfants français. Qui conservent des traditions, des coutumes, des mœurs françaises. C’est fou de se rendre compte comment ils recréent une petite France, à 12 000 km de distance alors que le Chili n’a absolument rien à voir avec la France du 19e siècle. Et pourtant, ils finissent par en refaire une petite communauté utopique, loin. »

Ce sentiment patriotique est tellement fort, ajoute-t-il, que lorsque la nouvelle de la Première Guerre mondiale arrive jusqu’au Chili, ils se sentent obligés de partir pour aller combattre dans les tranchées.

Fuir la dictature

Il trouvait intéressant de finir le livre avec une autre génération – celle des arrière-petits-fils de Français qui ont dû fuir la dictature de Pinochet et revenir en France.

Miguel Bonnefoy s’est documenté beaucoup, mais a aussi pigé dans l’histoire de sa famille. « Les Bonnefoy viennent du Jura, et il semblerait qu’ils soient partis justement à la fin du 19e siècle et soient arrivés au Chili. Mon arrière-arrière-arrière-grand-père, un homme appelé Claude Georges Bonnefoy, était tavernier. Sans doute qu’il a dû ressentir la crise de la viticulture et qu’il a décidé de tenter l’aventure au Chili, à Santiago. Il s’est marié avec une Française et ils ont eu toute la lignée, jusqu’à mon père, Michel Bonnefoy. »

Son père a été torturé sous la dictature de Pinochet, envoyé en prison, puis envoyé en exil, en France. « Lorsque cette histoire m’a été racontée, je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment exactement 100 ans, presque jour pour jour, depuis l’instant où cet arrière-arrière-arrière-grand-père était parti du Jura et le moment où mon père était rentré en France, exilé politique. » 

Extrait 

« En ce temps-là, exerçait à Santiago un machi célèbre, un guérisseur mapuche, appelé Aukan, qui fascinait les foules autant qu’il repoussait les scientifiques. Cet homme étrange, promis à jouer un rôle essentiel dans l’histoire familiale, disait être né dans la Tierra del Fuego, issu d’une interminable descendance de sorciers et d’ensorceleurs. Il avait traversé l’Araucanie à pied, fuyant les missionnaires et les frères jésuites qui fondaient les communautés, où il avait gagné sa vie en se livrant à des prescriptions de médecine surnaturelle, là où la médecine naturelle avait échoué. »  

  • Miguel Bonnefoy est l’auteur de deux romans très remarqués, Le Voyage d’Octavio (Rivages poche, 2016) et Sucre noir (Rivages poche, 2019). 
  • Ils ont tous deux reçu de nombreux prix et été traduits en plusieurs langues. 
  • Héritage est en lice pour le prix Goncourt et le prix Femina.