/weekend
Navigation

La vie cachée de Charles Baudelaire

Jean Teulé
Photo courtoisie, Pascal Ito / Flammarion

Coup d'oeil sur cet article

Avec la biographie romancée Crénom, Baudelaire !, l’écrivain français Jean Teulé s’est amusé à nous montrer quel genre d’homme se cachait derrière le poète. Une belle découverte !

Tout le monde connaît Charles Baudelaire et son célèbre recueil de poèmes, Les Fleurs du mal. Mais ce qu’on ne sait pas toujours, c’est à quel point l’homme était odieux. « Presque tous les grands poètes français ont été des gens très désagréables et spéciaux, explique Jean Teulé, qu’on a pu joindre à Paris quelques jours après la fermeture générale des librairies. Mais Charles Baudelaire, c’est carrément l’Everest ! »

Après avoir mis en roman les vies d’Arthur Rimbaud (Rainbow pour Rimbaud), de Paul Verlaine (Ô Verlaine !) et de François Villon (Je, François Villon), Jean Teulé était donc certain d’une chose : jamais il n’écrirait sur Charles Baudelaire. « Je le trouvais beaucoup trop misogyne et beaucoup trop détestable pour ça, poursuit Jean Teulé. Ce que j’ai répété à une journaliste lors de la sortie de mon précédent roman, en ajoutant que si j’écrivais sur lui, je n’en dirais que du mal. Et c’est là que cette journaliste m’a fait remarquer que ça pouvait être un angle fort intéressant. Alors je m’y suis collé avec l’impression de m’être fait avoir, parce que j’ai fini par trouver Baudelaire de plus en plus attachant, par avoir de l’empathie pour lui et même par l’aimer. »

Un beau paradoxe, Baudelaire n’aimant personne, à commencer par lui. « Il a d’ailleurs dit cette phrase terrible : “Si j’avais un fils qui me ressemble, je le tuerais par horreur de moi-même”, souligne Jean Teulé. Mais moi, il me fait rire, ce Baudelaire, parce qu’il était complètement barré ! »

Un chagrin d’enfance

Pour écrire Crénom, Baudelaire !, Jean Teulé a lu à peu près toutes les bios qui lui sont tombées sous la main. « Mais bien souvent, elles effaçaient le plus possible les crêtes et les frasques de Baudelaire, précise-t-il. Alors j’ai lu ce que les gens qui l’avaient connu ont écrit sur lui, et c’est là que j’ai trouvé la nourriture pour faire ce livre. » 

Et quelle nourriture, car Baudelaire a vraiment été un très curieux bonhomme ! « Sa vie, c’est un chagrin d’enfance, s’exclame Jean Teulé. À cinq ans, il aimait sa mère d’une façon que tout le monde trouvait bizarre. Quand elle quittait la maison, par exemple, elle lui manquait tellement qu’il reniflait son linge sale ! Lorsque son père est mort, Baudelaire a donc été content parce qu’il allait avoir sa mère pour lui tout seul. Mais 18 mois plus tard, sa mère s’est remariée. Ça a été une blessure fondamentale dont il ne s’est jamais remis et il est devenu extrêmement misogyne. Ce qui ne l’a pas empêché de vivre une histoire d’amour avec Jeanne Duval, une métisse de très grande taille. Lui qui aimait la provocation, il l’exhi-bait partout, l’emmenait souper à la Tour d’argent. Mais quel drogué, aussi ! Le matin, à jeun, il avalait l’équivalent d’une barrette de shit dans son thé, et pour soigner sa syphilis, il prenait également du laudanum. Son médecin lui avait recommandé de prendre sept gouttes par jour, jamais plus de 10. À la fin de sa vie, il en prenait 1600 par jour. Je ne sais pas comment il a pu vivre aussi longtemps ! » 

Pour la petite histoire, Charles Baudelaire est mort à 46 ans...

Choquer à tout prix

« En vérité, Baudelaire a été le premier punk sur terre, poursuit Jean Teulé. Il se teignait les cheveux en vert, portait un boa couleur fuchsia autour du cou, se promenait avec un mouton dont il avait fait teindre la laine en rose. Ce n’était pas un punk à chien, mais un punk à mouton ! »

Bref, Baudelaire adorait choquer. Dans son livre, Jean Teulé en profite d’ailleurs pour rapporter l’une de ses blagues préférées : quand, dans la rue, il apercevait une mère, il s’approchait et demandait si l’enfant qui l’accompagnait était à elle. La mère, toute fière, répondait alors que oui, et Baudelaire d’ajouter « Grands dieux, madame, il est horrible cet enfant ! »

Mais il ne faut jamais oublier que l’homme était surtout un génie de la poésie et dans Crénom, Baudelaire !, on sera amené à le redécouvrir. « J’ai mis en situation quelques poèmes [dont L’albatros et L’invitation au voyage] pour qu’on comprenne ce qui les avait inspirés, explique Jean-Teulé. J’avais envie de montrer d’où ils venaient et comment ils avaient été fabriqués. Aussi odieux soit-il, Baudelaire écrivait des choses magnifiques et s’il y a un recueil de poésie à lire, c’est bien Les Fleurs du mal. Il n’y a pas plus beau, plus culotté. Avant que les librairies ne ferment en France, les libraires me disaient que depuis la sortie de mon livre, jamais ils n’avaient autant vendu de Fleurs du mal... »