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Pour en finir avec l’inconfort

Traité de la Grande Paix de Montréal de 1701
Photo Wikipédia Traité de la Grande Paix de Montréal de 1701

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L’un des aspects du caractère québécois que je remarque le plus souvent au quotidien, c’est l’inconfort ressenti sitôt que sont évoquées ses origines, et tout spécialement sa légitimité sur le territoire. C’est pourquoi je vous propose aujourd’hui de vous emmener avec moi faire un petit tour dans l’histoire, afin de tenter de démêler un très vilain nœud dans nos racines.

Quand on cherche la définition du mot «colonisation», on nous dit que le terme parle généralement de conquête, d’occupation, de mise en tutelle et d’exploitation d’un territoire jugé sous-développé et sous-peuplé par les ressortissants de métropoles étrangères. Le temps n’aura pas tardé à faire la preuve que le phénomène s’est avéré globalement abusif et meurtrier. Un simple regard sur ce qui s’est passé au Pérou, aux États-Unis ou dans l’Ouest canadien, par exemple, suffit amplement pour nous en convaincre. Donc, il va sans dire qu’à de nombreux égards, la colonisation fait office d’une marque brûlée au fer rouge sur la joue de l’histoire. 

Je crois que par souci d’honnêteté et d’intégrité historique, nous ne devons pas faire l’économie de comprendre et de reconnaître qu’en 257 ans de sujétion à un pouvoir étranger, il s’est trouvé parmi nous nombre de collaborateurs en cravate et en soutane pour permettre et perpétrer ces mêmes outrages, ici aussi. Toutefois, je crois que ce serait faire une grave erreur que d’y voir là la preuve de notre malfaisance culturelle présumée, car si on pousse plus loin l’examen, nous sommes à même de constater que les cruautés de la colonisation ont rencontré une surprenante exception sur le continent. Et cette exception s’appelait... Nouvelle-France. 

L’histoire de la Nouvelle-France se situe très loin d’un conte bucolique qui, en plus d’être faux, ferait gravement offense au courage, à l’intrépidité et à la force de caractère de tous ses acteurs. En effet, après le fiasco de l’épopée de Jacques Cartier, survenue quelque 80 ans plus tôt, est arrivé dans l’estuaire de Tadoussac le navigateur François Dupont-Gravé, lequel avait à son bord un certain Samuel de Champlain. Et Dupont-Gravé, contrairement aux autres conquistadors, n’est pas débarqué, en 1603, avec ses drapeaux et ses armes, mais flanqué de deux interprètes innus qui venaient de passer deux ans avec lui en France pour y conduire des négociations commerciales avec les Montagnais.  

Le lendemain, autour des feux de la Grande Tabagie, où différentes nations s’étaient rassemblées pour célébrer une grande victoire contre les Iroquois, leurs ennemis de toujours, Dupont-Gravé et ses hommes ont été invités à se joindre à eux et, dans la fumée des premiers calumets échangés, ont obtenu par le traité de la Grande Alliance la permission de s’établir sur le territoire en échange de la promesse de combattre à leurs côtés. Mais là où l’histoire a échappé une vérité qui s’est perdue dans la tradition orale, c’est qu’à l’époque, selon les coutumes martiales du pays, ne pouvaient se déclarer partenaires que ceux qui se considéraient comme frères d’abord.

On se retrouve donc à mille lieues de l’étrange fantasme voulant que nos ancêtres soient arrivés ici en hordes pour massacrer tout le monde, après leur avoir volé le remède contre le scorbut. Déjà parce que nos lointains aïeux, effectivement malades et affaiblis par une longue et périlleuse traversée, ont eu en outre à se mesurer à un territoire gigantesque et hostile, qui rendait la bonne entente avec les peuples autochtones carrément vitale. 

Peu nombreux, contrairement aux 13 colonies du sud qui ont pu s’imposer par la force du nombre dans un climat beaucoup plus clément, nos pionniers ont dû trouver le moyen d’intégrer les valeurs fondamentales d’honneur, d’endurance, de partage et de respect indispensables à la survie et à la préservation des communications. Cela dit, même si la Nouvelle-France s’est très certainement écrite en français au nom de Dieu et du roi, elle a concrètement été bercée par tous les folklores, habillée de fourrures, soignée à l’aide de plantes indigènes, chaussée de mocassins ou de raquettes, avec une pipe de tabac au bec. 

Mais là où la catastrophe a eu lieu — car catastrophe il y a bel et bien eu —, c’est dans la terrible conjoncture entre l’hécatombe engendrée par le choc microbien, dû à la proximité de nos rapports, et l’ampleur des guerres franco-iroquoises qui ont dégénéré jusqu’à provoquer la chute de la Huronie. Après, pour le dire en bon québécois, le bordel a pris pour la peine jusqu’à ce que, de raids en bains de sang, toutes les parties impliquées se retrouvent au bord de l’anéantissement; sur la mince ligne où plus personne ne pouvait estimer l’emporter par un rapport de force guerrier, mais où tous pouvaient encore espérer s’en sortir si on acceptait de troquer les armes contre le dialogue.

C’est ainsi que quatre longues années de négociations difficiles ont commencé, lesquelles allaient ultimement déboucher sur la Grande Paix de Montréal, où se sont retrouvés en 1701 les Français et les 39 nations, venues des confins de l’Iroquoisie et des Grands Lacs. La chronique raconte un rassemblement grandiose, qui ne s’était encore jamais vu sur le continent et qui allait accoucher d’un véritable miracle diplomatique, mettant ainsi fin aux terribles guerres qui avaient ensanglanté tout le dernier siècle.  

Maintenant, posons la question sans détour: qu’est-ce que cela nous montre? À mon avis, cela nous montre que la permission que nous avions reçue lors de la Grande Tabagie de 1603 s’est vue renouvelée et entérinée en 1701 entre les Français et les différentes nations autochtones. Mais je crois que ce grand traité nous raconte surtout qu’après 98 ans de présence, et malgré les maladresses, les quiproquos et les ratés propres aux rencontres et à l’apprivoisement, nos ancêtres étaient toujours considérés comme dignes de la confiance des peuples des Premières Nations. Et si je peux me permettre de relever ici une noble généralité chez nos frères autochtones, c’est que chez eux, la notion de dignité semble absolue: tu l’es ou tu ne l’es pas. Tu ne l’es pas un peu, des fois ou d’un seul côté de la bouche. Tu l’es ou tu ne l’es pas. Voilà ce qui, à mes yeux, prouve non seulement à travers eux notre légitimité sur le territoire, mais rend également caduc notre inconfort injustifié face à nos origines.

En terminant, l’un de mes grands amis innus, Usheki, me disait il n’y a pas si longtemps que la terre n’appartenait pas plus aux Autochtones qu’aux Blancs. Qu’elle était à tout le monde et que notre devoir, en échange de la chance d’y vivre, était de trouver le moyen de nous entendre pour pouvoir prendre soin d’elle, en remerciement de toutes ses générosités. 

Je crois qu’à leur façon et avec les moyens de leur époque, nos ancêtres, respectifs et communs, l’avaient bien compris et avaient brillamment réussi, avant que la conquête britannique ne vienne tout renverser cul par-dessus tête. Je crois, en outre, que notre mission aujourd’hui est d’arriver à faire la même chose, tous ensemble, peu importe qui nous sommes et d’où nous venons. En plus, il n’est pas bête de souligner à quel point nous sommes bien mieux équipés pour y arriver.  

Plus j’y pense, plus je me dis que, bien loin de la lubie de nos idéologues préférés qui aiment prétendre que nous serions les usurpateurs sanguinaires d’un territoire non cédé, je remarque que nous semblons vivre plutôt sur le territoire d’anciennes alliances oubliées qui — attendez —, selon ce que me chuchote mon taquin de petit doigt, ne devraient plus tellement tarder à se souvenir de leur histoire.