/weekend
Navigation

À regarder dans les yeux

<strong><em>Méduse</em><br>Martine Desjardins</strong><br>Alto<br>216 pages, 2020
Photo courtoisie Méduse
Martine Desjardins

Alto
216 pages, 2020

Coup d'oeil sur cet article

Chez Martine Desjardins, l’étrangeté va de soi. Tout comme l’opulence du vocabulaire. Et la perversité, déclinée de mille façons. Son sixième roman, Méduse, est encore de cette eau. 

Méduse, c’est le surnom de la narratrice. Elle le doit à ses yeux, si difformes qu’ils figent de peur celles et ceux qui croisent son regard. Alors elle fait profil bas, fixe le sol, n’a même jamais osé se voir dans un miroir. 

Mais ce n’est pas suffisant pour sa riche famille, qui en a honte et décide finalement de s’en débarrasser. Son père la conduit dans un curieux établissement, isolé dans les bois : l’Athenæum, un institut réservé aux jeunes filles mal formées. 

La directrice y est féroce, mais les treize bienfaiteurs, ainsi qu’on présente ceux qui financent l’endroit, le sont davantage. 

Une fois par mois, leurs pupilles doivent se soumettre à leurs jeux, venus a priori de l’enfance, quand les petits garçons s’amusent aux dépens de leurs sœurs. Les versions de ces messieurs, tous bien cotés dans la société, sont toutefois bien plus cruelles. Les filles s’y soumettent : ont-elles même le choix de s’y soustraire ? 

D’abord chargée des basses besognes d’entretien, Méduse y passera à son tour, avec ses yeux bandés pour n’effrayer personne. Or elle découvre peu à peu que ceux-ci recèlent d’étranges pouvoirs : ils lui permettent de se couper de la douleur, de percer les ténèbres, de voir à travers le plus opaque des bandeaux. 

Alors, par la grâce de ses Disgracieusetés, ses Abhorrations, ses Exécrabilités, et tous les autres noms dont elle affuble ses globes oculaires, Méduse devient celle qui mène le jeu, à la barbe de ces hommes séduits par sa résistance. Elle découvre pour sa part leur laideur et leur immaturité. 

L’un d’eux s’attachera à elle et la fera sortir de l’institut pour l’avoir à ses côtés, à condition qu’elle ne cesse de le regarder. Méduse obéira, mais ce n’est que factice et sa vengeance se mettra en marche. 

Et elle finira par se regarder, face à face. 

imagination débordante

Avec un tel récit, Martine Desjardins met au goût du jour la puissance de Méduse, figure tirée de la mythologie grecque. Mais la sienne n’est pas mortelle : c’est plutôt l’éternel féminin qui se révèle et dont il n’y a pas à avoir honte. La démonstration de l’auteure ne souffre d’aucune équivoque. 

Mais ça n’a rien à voir avec une sèche thèse. Ce roman fourmille d’imagination, en nous entraînant dans des lieux dont la seule description fait frémir. Les scénarios auxquels les pupilles sont soumises sont pour leur part inattendus. Et les parfums de l’interdit et du secret sont sublimement rendus. 

D’ailleurs, quiconque se demande jusqu’où peut conduire une fine connaissance de la langue française n’a qu’à lire Desjardins. Son texte est truffé de mots méconnus, oubliés, surannés et pourtant il se parcourt avec fluidité.  

C’est ainsi que l’on se prend dans les filets d’un récit dont on n’arrive pas à s’échapper. Mieux encore, on en redemande.