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Aires protégées. Mais protégées contre quoi, contre qui ?

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NDLR : Dans le cadre de son initiative « Faites la différence », qui vise à faire rayonner des lettres d’opinion provenant d’une multitude d’acteurs de la société, Le Journal publie un texte écrit par Richard Desjardins et Henri Jacob, de l’Action boréale. Les auteurs reviennent sur l’engagement du Québec de protéger 17 % de son territoire d’ici le 1er janvier 2021, alors que cette proportion n’est que d’environ 10 %, à l’heure actuelle.


« Aujourd’hui, si tu veux voir des beaux arbres, faut que t’ailles en ville ou au cimetière ». - Un quidam évaporé.

Le monde sauvage est bouleversé, celui qui a permis notre existence et qui peut aussi y mettre fin. On le voit aujourd’hui avec le virus.

Rien qu’ici, au Québec, 160 espèces animales sont en danger de disparition. Comme ailleurs, d’immenses champs sont « herbicidés » pour ne favoriser qu’un seul produit et son petit cancer.

La biodiversité, ou l’art des êtres vivants à coexister et à s’influencer, est menacée partout.

On s’est même dit, il y a 30 ans, qu’il faudrait bien se garder des territoires à l’état naturel, ne serait-ce que pour se rappeler à quoi ça ressemble. Et pour, peut-être, nous aider à prévoir les réactions de la planète.

En 1993, le Québec s’est donc engagé – comme 168 pays l’avaient fait l’année précédente au Sommet de la Terre à Rio – à protéger 12 % de son territoire pour l’an 2015. Depuis, cent mille aires protégées ont été créées à travers le monde.

On aurait pu penser que ç’aurait été une chose facile à réaliser ici, notre pays étant si grand, si peu peuplé. Toutefois, cette opération requerrait certaines conditions. Ce n’est pas l’ensemble du Québec qu’il faut protéger à hauteur de 12 %, mais 12 % de chacun des grands écosystèmes qui le composent. Les Appalaches en sont un, l’Ungava un autre, la vallée du Saint-Laurent, etc. Il y en a une douzaine de ces « provinces naturelles ».

Protection contre quel danger au fait ? Surtout celui de se faire dévaster par les industries minières, forestières ou par des barrages. Douze pour cent de territoire public à protéger, il leur en reste quand même 88 % pour faire de l’argent. Pas trop mal, n’est-ce pas ?

Pour sauvegarder un peu du Grand Nord, ce n’est pas trop compliqué. Vaste et dénudé de forêts, il se protège presque tout seul. Mais pour le Sud, c’est une tout autre histoire. Dans la vallée du Saint-Laurent, beaucoup de zones habitées, privatisées, municipalisées, industrialisées, cultivées, etc. freinent les possibilités. Entre le Sud et le Nord, l’emprise inouïe des industries sur les ressources bloque le processus de conservation. Le moindre des arbres en forêt publique appartient à une compagnie. (En plus, en Abitibi, la mainmise minière sur 40 % du territoire y interdit tout établissement d’aires protégées).

En l’an 2000, l’Ontario protégeait déjà 12 % de son territoire. Comment se fait-il que 20 ans plus tard le Québec protège à peine 10 % de son territoire ? Deux facteurs principaux retardent la mise en œuvre des aires protégées.

Le processus

Il faut savoir : cela peut prendre dix ans pour parvenir à instaurer une aire protégée. D’abord, le public soumet des propositions, puis le ministère de l’Environnement en fait une sélection et organise une cascade de consultations. Les zones choisies sont finalement scrutées par le ministère des Forêts, des Ressources naturelles, par Hydro-Québec et, bien sûr, par les industries forestières et minières qui peuvent tous y apposer leur veto, dépendamment de leurs intérêts respectifs. Ce n’est qu’après toutes ces délibérations que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) soumet, à l’attention de la population, des territoires alors réduits en peaux de chagrin.

À l’inverse, en quelques jours, par simple signature d’un haut fonctionnaire, une compagnie forestière peut se faire octroyer une immense forêt à couper à blanc. Dix ans pour espérer maintenir une forêt debout, dix jours pour décider de l’abattre ! Énorme déséquilibre démocratique...

C’est pourquoi, en 28 ans, le gouvernement n’a pu atteindre son objectif de protéger 12 % de son territoire. Par pure bravade, à la suite de la Conférence sur la biodiversité tenue à Nagoya (Japon) en 2010, il s’est même engagé à en protéger 17 %. Et ce, avant le jour de l’An qui s’en vient...

Blocage systématique

Paradoxalement, quelque chose pourrait encore se faire. Les plans pour beaucoup d’aires protégées sont déjà « cannés », approuvés par des comités régionaux, des communautés autochtones et même par des industriels. Ne s’agirait plus que de les promulguer, ces aires.

Mais au bunker du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), un quarteron de hauts fonctionnaires dirigé par Mario Gosselin s’y oppose âprement. Eux, se perçoivent, et depuis toujours, davantage comme des courtiers en bois que comme des protecteurs de la ressource, comme leur mission les oblige. Ce sont de simples brokers en somme, comme on en voit à la Bourse.

Avec le temps, le bunker a pris de l’assurance – de l’arrogance plutôt – et a mis le petit ministère de l’Environnement à sa botte. Le titulaire de celui-ci semble disposé à la cirer. Le bunker parle en son nom et sait maintenant se faire entendre en haut lieu.

L’arbitrage va se passer prochainement dans le bureau du PM. Que va donc décider le gouvernement Legault pour en arriver à protéger 17 % de son territoire d’ici un mois ?

Cinq options s’offrent à lui   

  • Trafiquer la définition internationale d’une aire protégée qu’il a lui-même endossée.  
  • Grapiller encore du pourcentage dans le Grand Nord.  
  • Protéger des secteurs sans arbres, tels que « swompes », tourbières, parcs à résidus miniers et coupes à blanc.   
  • Ne rien faire et continuer à « promettre », en accord avec le vieux principe politique selon lequel les promesses n’engagent que ceux qui les croient.  
  • Mettre en œuvre le plan élaboré depuis dix ans par le ministère de l’Environnement.   

Les paris sont ouverts.

Richard Desjardins, vice-président de l'Action boréale

Henri Jacob, président de l'Action boréale

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