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sad intimidation moment Elementary Age Bullying in Schoolyard
Photo stock.adobe.com (pololia)

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Langage ordurier, intimidation, menace, censure... il n’y a pas à dire, notre époque est vraiment merveilleuse. Plus je regarde, moins je peux m’empêcher de repenser à mes souvenirs de la petite école et tout spécialement à Oscar*, un garçon de ma classe. Permettez que je vous raconte.

Oscar était une petite brute. Un vrai gamin méchant qui frappait, crachait et mordait. Celui qui brisait, gâchait et bousillait juste parce que ça lui plaisait. Celui qui faisait exprès de t’envoyer de toutes ses forces le ballon dans la figure et qui démolissait ton fort à grands coups de pied. 

Un jour, le chérubin des enfers a décidé pour une obscure raison que je n’avais plus le droit de jouer avec les autres enfants. Je me souviens du silence et je n’oublierai jamais celui, autrement plus douloureux, de mes amis. Je découvrais le vertige de la solitude et le fait que les tyrans, même en modèle réduit, sont toujours très populaires, moins pour leurs qualités que pour la crainte qu’ils inspirent. Chacun savait, en effet, qu’Oscar était une véritable roulette russe et que si aujourd’hui c’était moi, demain, ce pouvait être n’importe qui.

Ce soir-là, je suis retournée chez moi le menton triste et, après avoir raconté à ma mère ce qui m’était arrivé, elle m’a fait observer que, très souvent dans la vie, on fait du mal aux autres quand on a appris, soit par l’exemple ou l’expérience, que lorsqu’on souffre, c’est correct, voire normal de se soulager en faisant pareil sinon pire autour de soi. Elle ne me disait pas ça pour que je l’excuse, mais pour m’aider à saisir que personne ne vient au monde tyran.

Le lendemain, depuis mon petit pupitre, c’est avec un regard bien différent que je me suis mise à observer Oscar, en essayant de deviner ce qu’il pouvait bien vivre chez lui qui le rende comme ça. Mais c’est aussi là que j’ai commencé à me demander si lui savait, en revanche, que le père de l’autre gamin qu’il traitait tous les jours de «fif» venait de mourir. S’il savait que la jolie petite rondouillarde qu’il aimait comparer aux animaux les moins élégants de la basse-cour cachait de drôles de bleus en se changeant dans le vestiaire? Ou encore que l’autre petit, avec sa clef autour du cou, à qui il avait piqué ses quelques maigres dollars pour dîner, lui avait été donné par sa mère monoparentale, qui cumulait les emplois pour faire vivre sa famille? 

C’est là que mon jeune esprit, qui était en train de s’initier aux rouages de la justice et de l’équité, s’est dit que, peu importe ce qu’Oscar pouvait vivre, ça ne lui donnait pas le droit de se défouler sur nous, pas plus que nous n’avions le droit de nous venger sur lui pour ce que nous pouvions vivre, chacun de notre côté. J’étais en train de doucement comprendre que, même si les blessures diffèrent en nature, en gravité et en profondeur, elles ne sont jamais moins importantes, risibles ou négligeables chez les uns plus que chez les autres.

J’aimerais bien vous dire que le temps a passé et que nous sommes devenus amis, Oscar et moi, mais non. Même que j’ai fini par lui envoyer mon poing dans la figure. Si cela n’a rien arrangé, j’ai cependant eu l’occasion d’observer un autre phénomène: celui des «intervenants-collaborateurs». 

Ceux qui nous savonnaient à grandeur de jour, à travers moult chansons, lectures et ateliers, pour bien nous faire comprendre à quel point l’intimidation et la violence étaient mal, mais qui fermaient éhontément les yeux sur ce qui se passait dans la cour d’école. Pire, ceux qui punissaient les enfants qui, à bout, finissaient par se fâcher et lancer le ballon en retour, pendant qu’Oscar s’en tirait toujours à bon compte et continuait de sévir. Je confesse avoir longtemps été réticente à faire confiance au jugement des adultes à cause de ça, ceux de l’école, du moins, parce qu’ils semblaient rigoureusement incapables d’appliquer leurs propres enseignements.

Vous savez, si j’ai voulu vous emmener avec moi dans mes lointains souvenirs d’école, c’était surtout pour pouvoir poser la question suivante: quel exemple est-ce qu’on est en train de donner en ce moment? Aux plus jeunes et à tous ceux qui regardent? Que l’intimidation, la calomnie, les insultes, les menaces de mort, la censure et la violence sont tout à fait acceptables en société? Que tout ce qu’on leur a appris à l’école devient tout d’un coup bidon une fois traversé du côté des adultes?

Parce que des petits Oscar, avouons-le, de nos jours, il y en a partout. Il est dans tous ces gens, certes porteurs de révoltes et de grandes souffrances, mais qui s’imaginent dans leur droit de venir compulsivement déverser leur fiel ordurier sur les réseaux sociaux et qui exigent la censure et la fosse aux lions pour quiconque aurait l’hérésie de ne pas loger à la bonne enseigne.

C’est sans compter que je remarque le spectre de ces mêmes «intervenants-collaborateurs» derrière la vertu à géométrie variable de ceux qui prêchent des préceptes tout à fait honorables, mais qui, incapables de les appliquer eux-mêmes, tombent dans l’hystérie sitôt qu’une opinion diverge de leur bréviaire. Mieux, qui ferment scrupuleusement les yeux et trouvent soudainement acceptable de voir quelqu’un souffrir de tout ce qu’ils dénoncent sous prétexte qu’il ne fait pas partie de leur bande.

Donc, pensons à l’exemple que nous donnons. Nous ne sommes pas obligés de suivre la parade sans mot dire et de nous agenouiller au doigt et à l’œil. Nous n’avons plus huit ans pour nous taper dessus comme ça et notre cour d’école, c’est le Québec. Je me dis que si tant est que nous voulions vraiment un monde meilleur, plus humain et plus juste, il n’y a pas trente-six solutions: c’est à nous, individuellement et collectivement, d’être meilleurs, plus humains et plus justes, et ça commence dans nos façons de nous adresser les uns aux autres. 

Rappelons-nous combien les ballons dans le visage font mal à tout le monde. Soyons civilisés, soyons dignes et fiers de faire preuve de savoir-vivre, car au Québec, bien plus que la peau, la religion ou le sexe, c’est lui qui pave véritablement la voie au plus beau des privilèges: celui d’être entendu. Et en attendant, cessons de nous complaire dans la fange des bassesses et des grossières indécences, faisons œuvre utile et rappelons-nous que, par l’exemple que nous donnons, nous sommes tous professeurs. Alors, pourquoi ne pas en être des bons qui n’auraient pas l’odieux de faire mentir leur propre matière?

*nom fictif