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Abolir l’esclavage en 2020

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Le 31 janvier 1865, la ratification du 13e amendement à la Constitution américaine abolissait l’esclavage aux États-Unis. C’est ce que nous disent les sources et les manuels d’histoire, c’est ce que j’enseigne à mes étudiants.

Pourtant, une résolution bipartisane du Congrès circule ces jours-ci pour modifier le texte de l’amendement ratifié il y a 155 ans. Pourquoi? Pour en retirer définitivement les notions d’esclavage et de servitude involontaire. La portée de la reformulation ne serait pas que symbolique, elle aurait des retombées concrètes de nos jours.

La section 1 de l’amendement dit ceci: «Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le coupable aura été dûment condamné, n’existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction.» On comprend que l’esclavage est aboli, mais qu’il y a cette notion de punition d’un crime.

Si le contexte du 19e siècle et de la fin de la guerre expliquait, ou même justifiait la référence à une servitude qui serait le résultat d’un crime dûment condamné, il n’en demeure pas moins qu’on fait toujours mention de l’esclavage dans un texte constitutionnel en 2020. Alors que Joe Biden évoque un dialogue sur le racisme systémique et que les tensions raciales teintent encore les débats, reformuler l’amendement devrait aller de soi.

Malgré ce que je viens de souligner, la résolution pourrait bien frapper un mur au Congrès. Bien qu’évoquer l’esclavage soit un anachronisme évident et qu’une forte majorité d’élus condamneraient cette référence, c’est la notion de servitude involontaire qui entraîne des débats.

C’est au 13e amendement qu’on s'en remet pour obliger les détenus de certaines prisons américaines à travailler sans rémunération de l’État. Modifier l’amendement implique donc de se priver d’une production plus importante qu’on ne le croit à première vue.

Le travail des détenus représente une somme annuelle de deux milliards de dollars, selon le site NPR. Des entreprises comme Walmart, AT&T ou Whole Foods bénéficient du travail des prisonniers. Pour les défenseurs de ce programme, le travail des détenus permet la réhabilitation et le développement de nouvelles habiletés.

Il sera intéressant d’observer le cheminement de cette résolution lorsque le nouveau Congrès commencera ses travaux le 6 janvier prochain. Vous constaterez que la question est plus complexe qu’il n’y paraît. Retirer la dernière mention de l’esclavage aurait des implications économiques importantes et entraînerait un débat sur les droits des détenus.

Une dernière petite observation avant de vous laisser. La population carcérale aux États-Unis est l'une des plus élevées de la planète. De tous les groupes, ce sont encore les Noirs qui sont surreprésentés au sein de cette population, ils ont six fois plus de chance de se retrouver derrière les barreaux. 

L’histoire revient parfois nous hanter de plusieurs façons et il me semble paradoxal que les détenus noirs puissent être forcés de continuer à travailler gratuitement en raison de l’amendement qui mettait fin à l’esclavage...