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CHSLD: échec collectif, facture collective

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Le premier ministre François Legault et le ministre de la Santé Christian Dubé.

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On le sait, on en avait été informé, on connaît l’histoire.  

Des gens morts non pas tant de la COVID-19, mais de l’absence de soins, de malnutrition et de déshydratation, dans d’écœurantes conditions d’hygiène. Pas parce que le personnel a manqué à son devoir de les soigner, mais parce que la mission était tout simplement impossible. 

C’est arrivé cent fois, c’est arrivé mille fois. On le sait vaguement, on l’a lu dans les journaux et vu à la télé. Pourtant, on ne le ressent dans nos propres larmes qu’en prenant connaissance du récit individuel de la fin de ces grands-mamans et de ces grands-papas abandonnés. Sans même que leurs enfants, souvent âgés eux-mêmes, aient pu adoucir leurs derniers moments, ne serait-ce qu’en leur donnant à boire. 

Ça arrivait avant la COVID, ça se passe pendant la COVID et ça arrivera encore après. Au Québec, l’une des sociétés les plus riches et les plus développées au monde. Comme ça arrive dans plus de pays qu’on le pense, par ailleurs. Mais c’est la somme de ces récits individuels de fleurs que l’on a vues se flétrir à travers la lentille d’une caméra de surveillance qu’il nous faut pour prendre conscience que ça doit cesser. 

Pensée magique 

Ce n’est pas nouveau. C’est un problème que l’onconnaissait. 

Le Québec est, de toutes les provinces canadiennes, celle où la plus vaste proportion d’aînés vit en établissements d’hébergement plutôt que dans une maison. On y voit un manque de reconnaissance de notre société à l’endroit de ceux qui l’ont bâtie. En même temps, les gens qui vivent présentement en CHSLD sont de la première génération à avoir «placé leurs parents». 

Ça n’a pas toujours été comme ça, il faut le dire, dans les établissements dits de «soins de longue durée». À une certaine époque, on s’en allait vivre «au foyer» quand on fermait maison. 

Beaucoup de gens y vivaient en couple, y recevaient leur journal et participaient aux réunions du comité des loisirs de leur établissement. Aujourd’hui, cette clientèle-là s’installe dans des résidences privées. 

Dorénavant, les CHSLD, qu’ils soient publics ou privés, accueillent des cas beaucoup plus lourds, qui nécessitent plus «d’heures/soins», le papier-monnaie dans le jargon administratif de la Santé. 

Il faut plus de temps et donc plus de personnel pour faire manger les gens, les laver, les habiller, les faire marcher un peu. Et ça, bien, ça coûte cher. 

Mais tout est arrivé en même temps. Les contribuables ont voulu payer moins d’impôts et les gouvernements ont voulu équilibrer leur budget. Le nouveau management public proposait plein de nouvelles méthodes de gestion par optimisation. 

Pour réduire le nombre de cadres, chaque ministre se faisait une obligation de fusionner plusieurs établissements dans de nouvelles entités, que le ministre suivant s’empressait de fusionner entre elles, quatre ou huit ans après. 

En pensant que ça nous ferait économiser, on a donc fait disparaître le personnel de gestion qui était près de la base dont il était issu pour le remplacer par des bureaucrates qui n’avaient jamais connu le terrain. Cette approche a connu son âge d’or sous Gaétan Barrette qui a tout fusionné — hôpitaux, CHSLD, santé publique, santé mentale, DPJ et centres jeunesse — dans les CIUSSS, ces mammouths régionaux où la tête ne sait pas où se trouvent ses pieds.  

On voit aujourd’hui le résultat : chaque jour, les huit à dix premières pages des journaux servent à couvrir ce monument à la gloire du mépris pour les malades qu’est actuellement notre système de santé. 

Ça va coûter cher 

Mais on s’éloigne des personnes en CHSLD, comme l’ont fait toutes les réformes successives du réseau, en fait.  

La vérité, c’est que les CHSLD étaient déjà des mouroirs pour celles et ceux qui y vivaient avant la COVID-19. On le savait, alors on a fait un peu plus de ce qui ne marchait pas. 

Avec la COVID, on ne pouvait plus faire comme si ça n’existait pas. Alors on a proposé de replâtrer les trous, comme en offrant une prime aux préposés aux bénéficiaires qui fera en sorte que ça ne sera plus intéressant d’étudier pour devenir infirmière. Dans l’immédiat, ça fera peut-être le travail, et encore...  

À long terme, ça fera pire que bien. 

Dans l’absolu, il va falloir accepter des évidences qui ne sont pas payantes politiquement. Parce qu’elles coûtent cher. 

Il va falloir décentraliser, et, pour ça, il va falloir avoir plus de cadres sur le terrain. Ça coûte de l’argent. 

Il faut mieux payer non seulement les préposés, mais les infirmières également. 

Le personnel d’entretien aussi. Les ergothérapeutes. Ceux qui font de l’art-thérapie et de la zoothérapie aussi. Tous ceux qui rendent la vie de nos aînés meilleure, en fait. 

Et ça, ça coûte de l’argent. 

Il va falloir reconstruire les établissements, améliorer la ventilation et les faire, ces fameuses maisons des aînés promises par la CAQ. 

Mais ça va coûter encore de l’argent. 

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

À la fin, on ne pourra pas avoir un niveau de soins pour nos aînés qu’on estime décents, en même temps qu’on fera reprendre à nos jeunes le retard scolaire pris par la pandémie et qu’on investira plus en santé mentale, tout en relançant en économie, en se disant tout le temps que ce serait dont plaisant de payer moins d’impôts. Et qu’on ne veut pas que Netflix soit taxé! 

On considère que les fins de vie individuelles des grands-mamans et des grands-papas présentées dans notre reportage constituent un échec collectif et c’est vrai que ça l’est.  

Maintenant, quand on constatera que la facture doit également être collective, qui lèvera la main pour la ramasser?