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Le discours de la race 2.0

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En réponse aux signataires de la lettre Refuser la banalisation du racisme: un engagement collectif.

Les signataires la lettre soutiennent que les suggestions de lecture de François Legault sur le site de l’Association des libraires du Québec (ALQ) favorisent «la banalisation du racisme», certains livres prescrits contribuant à « la normalisation des discours haineux contre les personnes racisées». Ils évoquent la motion déposée à l’Assemblée nationale, laquelle «exigeait une reconnaissance du racisme systémique au Québec» que «le gouvernement s’entête à nier.» 

Par «racisme systémique», on entend «une des multiples facettes du racisme, [qui] ne relève pas d’une intention individuelle et s’exprime plutôt à travers le maintien de disparités dans l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société.» Ces disparités sont, si je comprends bien, ce qu’on appelle depuis longtemps «discriminations». A-t-on besoin de les renommer? Je ne ferai pas aux auteurs de cette lettre le procès qu’ils réservent au gouvernement, à savoir de «s’entêter» à «nier» un concept. Car on ne peut exiger de qui que ce soit qu’il adhère à un concept comme s’il s’agissait d’un fait. Et il n’y a pas que «la communauté littéraire» qui est «sensible aux façons de nommer et aussi à ce que l’on refuse de nommer». Simplement, le choix des mots peut faire l’objet d’une délibération et non celui d’une sommation. Il faudrait donc reconnaître que le gouvernement refuse l’usage d’un concept, et non la reconnaissance du racisme. Qu’il ne combatte pas assez vigoureusement le racisme, voilà ce qui peut s’entendre.

Les signataires précisent leur pensée dans les termes suivants: «le racisme systémique privilégie spécifiquement et nécessairement les personnes blanches, étant donné qu’elles sont surreprésentées dans les sphères de pouvoir. [...] Le racisme anti-blanc n’existe pas: la structure sociale actuelle étant déterminée majoritairement par des personnes blanches, elle ne peut, par conséquent, être fondée sur leur propre exclusion.» 

Si l’on poursuit ce raisonnement, la solution au problème du «racisme systémique» serait de renverser cette «structure sociale» en la «déterminant» par une absence de «majorité» raciale. Comment donc réaliser cela? Il n’y a pas mille solutions, dès lors qu’on fait de la «race» une catégorie nécessaire et sans appel. Car ici, ce sont bien les «races» qui demandent à être «représentées», non pas les classes sociales, les cultures ou les courants de pensée. 

Mais revenons aux solutions. On pourrait espérer, à la faveur du temps et de la démographie, qu’on ne puisse plus discerner qui est blanc de qui ne l’est pas. Mais la couleur de la peau déterminant, selon les auteurs de la lettre, les critères de représentativité, ne s’agira-t-il pas alors de considérer les plus pâles encore trop pâles, et les autres encore sous-représentés? 

Une autre solution serait d’instaurer une comptabilisation systémique du nombre de «représentants» des différentes «races», afin de s’assurer qu’aucune n’arrive à tenir le rôle de la «majorité». Mais pour cela, il faudrait convenir de vivre dans un monde fondé, non pas sur une aspiration aux droits et à l’égalité, mais sur une hiérarchisation des privilèges qu’il suffirait de reconnaître et de moduler selon le calcul incessant du nombre des «représentants» des races. 

Cet édifice idéologique, à sa face même, repose sur la revitalisation d’un concept qui n’a pourtant aucune assise scientifique: la race. Si ce mot mérite, comme tous les mots, d’être examiné en fonction de ses usages et de ses contextes (idéologiques, sociaux et historiques), il ne faudrait pas le réactiver en le transformant en un nouveau déterminisme. Car ce faisant, la lutte contre le racisme – systémique ou pas – se transformerait en une lutte sans merci contre l’humanité elle-même.

Johanne Villeneuve
Professeure en études littéraires, UQAM

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