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Où le patron de Garda paie-t-il ses impôts?

Certains doutent que Stéphan Crétier paie ses impôts ici, alors qu’il réclame l’aide de Québec

GardaWorld
Photo courtoisie, GardaWorld Stéphan Crétier, le grand patron de GardaWorld, a plaidé sur toutes les tribunes pour obtenir de l’aide pour son entreprise de la part du gouvernement du Québec.

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Le patron de GardaWorld Stéphan Crétier réclame l’aide de Québec pour l’aider à faire croître sa firme, mais des experts jugent qu’il est mal placé pour le faire, car il résiderait lui-même dans un paradis fiscal. 

• À lire aussi: GardaWorld augmente son offre pour G4S

Stéphane Crétier a multiplié les entrevues médiatiques au cours des dernières semaines. 

Il a imploré le premier ministre François Legault d’intervenir auprès de la Caisse de dépôt et placement pour qu’elle renonce à appuyer une offre rivale à la sienne pour l’acquisition de la société de sécurité britannique G4S.

Bien qu’il se soit récemment drapé publiquement dans le fleurdelisé pour justifier que le gouvernement du Québec vienne en aide à Garda, M. Crétier s’affiche depuis une dizaine d’années comme un résident de Dubaï, aux Émirats arabes unis.

Il n’y a aucun impôt sur le revenu à Dubaï. Cet émirat est considéré comme un paradis fiscal par le Tax Justice Network, un organisme indépendant.

M. Crétier a touché en 2020 une rémunération de 4,6 millions $, peut-on lire dans le rapport annuel de Garda.

Normalement, les règles fiscales exigent que les revenus personnels d’un individu soient déclarés dans le pays de sa résidence principale. 

Liens avec le Québec

Québécois d’origine, M. Crétier a refusé par deux fois de préciser au Bureau d’enquête s’il déclarait ses revenus à Dubaï ou au Québec avec lequel il conserve de nombreux liens.

Or, il serait hautement improbable que ce dernier paie encore ses impôts sur le revenu au Québec s’il a la chance de n’en payer aucun à Dubaï, selon le professeur de droit associé à l’Université Laval André Lareau, à qui nous avons soumis le cas. Deux autres experts consultés sont du même avis. 

« Faites-vous-en pas. Si [M. Crétier] est résident de là-bas [Dubaï], il ne paie pas ses impôts ici [...] », a tranché le professeur Lareau. 

Le rêve de Crétier

Dans le cadre de sa tournée médiatique récente, le patron de Garda a notamment déclaré à Radio-Canada qu’il avait le « rêve [qu]’un groupe de Québécois qui est à travers le monde [bâtisse une entreprise] numéro un ».

« Moi, je suis Montréalais et c’est ici qu’on va développer », a-t-il ajouté à La Presse.

Un genre d’argument mis de l’avant par le patron de Garda qui a fait bondir le professeur de fiscalité à HEC Montréal Jean-Pierre Vidal.

« Comme c’est triste ! C’est quand même très décevant de voir ce monsieur-là aux nouvelles [...] [qui] prétend toutes sortes d’affaires et en réalité il ne [serait] même pas résident du Québec », a-t-il commenté. 

Selon lui, Crétier joue sur deux tableaux à la fois.

Une maison à Laval ?

Cette maison de Laval a été utilisée par Stéphan Crétier lors de ses passages au Québec, selon ses propres affirmations dans une procédure judiciaire de 2013.
Photo Pierre-Paul Poulin
Cette maison de Laval a été utilisée par Stéphan Crétier lors de ses passages au Québec, selon ses propres affirmations dans une procédure judiciaire de 2013.

Si M. Crétier se présente comme résident de Dubaï, il conserve néanmoins des liens avec le Québec. Il a continué d’utiliser au moins jusqu’en 2013 une luxueuse maison de Laval à des fins personnelles, même s’il en avait cédé la propriété des années plus tôt. 

Selon des allégations dans une procédure de cour datée de 2013, cette propriété de Laval rénovée au coût de 4 M$ était utilisée à l’époque par le grand patron de Garda lors de ses passages au Québec.

Un luxueux pied-à-terre  

Sur cette photo, on voit l’hôtel où M. Crétier avait sa résidence à Dubaï en 2013.
Capture d'écran Google
Sur cette photo, on voit l’hôtel où M. Crétier avait sa résidence à Dubaï en 2013.

Le grand patron de GardaWorld Stéphan Crétier a continué d’utiliser une maison de Laval lors de ses séjours au Québec, même après en avoir cédé la propriété.

C’est ce qu’on pouvait lire dans une procédure judiciaire datée de 2013, dont l’issue s’est réglée hors cour en 2014.

Ce litige entre une compagnie de construction, Mayton, d’un côté, et une fiducie et Stéphan Crétier, de l’autre, lève le voile sur l’arrangement qui aurait permis au patron de Garda de continuer d’utiliser cette maison sans pour autant conserver un lien de propriété direct.

La question de savoir à qui appartient la maison n’est pas banale, car c’est un des éléments qui est considéré par le fisc quand vient le temps de déterminer où un contribuable doit payer ses impôts, explique le porte-parole de Revenu Québec Martin Croteau.  

M. Crétier est inscrit comme propriétaire de l’endroit à partir de 1999 au registre foncier. Selon les documents de cour, lui et sa conjointe ont d’abord cédé leur maison en 2007 à une fiducie, Malboro 4 Trust. Celle-ci l’a ensuite vendue pour 3,3 millions $ à W4 Realties Limited, une société-écran du paradis fiscal de Jersey en 2012.

Litige pour les rénos

N’empêche qu’en 2013, « Stéphan Crétier utilise entre autres la propriété lors de ses séjours au Canada. [Il] a notamment été impliqué sur une base régulière dans la surveillance et le déroulement [de] travaux [de rénovation] », allègue M. Crétier lui-même dans le recours judiciaire.

Celui-ci réclamait notamment 300 000 $ à Mayton pour troubles et inconvénients et dommages moraux en raison de travaux qu’il estimait mal faits. 

Les documents de cour décrivent la maison de Laval comme devant être de « très haute gamme » et servir à recevoir des invités de prestige. On y compte une salle de billard, une piscine intérieure, un cellier, un piano, une vitre au sol et même une « zone bigénération ».

Société-écran

Stéphan Crétier utilise-t-il toujours cette maison lors de ses passages au Québec ? Dans tous les cas, Garda assurait une veille des lieux lors de notre passage à la fin novembre.

Notre Bureau d’enquête a constaté que cette maison est toujours la propriété de W4 Realties Limited. L’avocat de cette société est lié à une fondation de M. Crétier. Selon un registre des entreprises à Jersey, l’actionnaire de cette société est une autre firme de Jersey, Damor Investments Limited.  

Celle-ci apparaît dans les Panama Papers, une vaste fuite de documents qui a éclaboussé des personnalités un peu partout dans le monde. 

Réside-t-il au Québec ou à Dubaï ?  

Signes que M. Crétier conserve des liens avec le Québec   

  • Il dirige une entreprise avec 16 000 employés au Québec   
  • Il se considère comme un Montréalais. De plus, il a dit en entrevue au 98,5 FM, récemment, qu’il mange encore ses burgers chez Dic Ann’s et déjeune au Kitchen 73 à Laval.   
  • Il est membre du conseil d’administration de l’Institut économique de Montréal, un organisme qui promeut le libéralisme économique.   
  • Il a un projet d’équipe de basketball à Montréal avec Michael Fortier (vice-président de la Banque Royale).   
  • Il a continué d’utiliser une demeure à Laval lors de ses séjours au Québec après en avoir cédé la propriété.       

Liens entre M. Crétier et Dubaï  

  • Selon la notice annuelle de Garda, il réside uniquement à Dubaï depuis 2015.   
  • Dans une entrevue à La Presse en 2019, il affirme passer 7 mois par année à Dubaï.   
  • Dans une autre entrevue à La Presse en 2017, il qualifie Dubaï de « port d’attache ».   
  • En 2011, dans une entrevue avec le journal Les Affaires, il est cité en affirmant qu’il habite « 60 % de son temps » à Dubaï.   
  • Le siège social de GardaWorld (Moyen-Orient et Afrique) est situé à Dubaï.      

La bataille entre la Caisse de dépôt et Garda    

  • Été 2020 : Garda et la Caisse discutent sans réussir à s’entendre d’un financement pour acquérir la firme de sécurité britannique G4S.     
  • Septembre 2020 : Garda fait une offre non sollicitée pour G4S avec un autre partenaire.      
  • 2 novembre 2020 : la firme américaine Allied Universal (dans laquelle la Caisse détient 35 %) dépose une offre rivale pour G4S.     
  • Novembre 2020 : le patron de Garda multiplie les sorties publiques pour dénoncer le rôle de la Caisse dans l’affaire. Il laisse entre autres entendre que la Caisse n’a pas l’expertise pour s’impliquer dans une firme comme G4S.     
  • 16 novembre 2020 : la Caisse met en demeure Garda. Stéphan Crétier dit qu’on tente de l’intimider.     
  • 2 décembre 2020 : Garda augmente son offre pour G4S.          

Investissement Québec songerait à s’associer à Garda pour transformer l’ancien siège social d’Aldo à Saint-Laurent, selon ce qu’a affirmé M. Crétier en entrevue à La Presse.


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