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[PHOTOS] Voici l’histoire d’un pyromane incorrigible de la Basse-Ville de Québec

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Entre 1929 et 1967, un dénommé Adélard Gingras a semé la terreur dans la Basse-Ville de Québec en allumant plusieurs incendies et en déclenchant de fausses alarmes. Ce pyromane incorrigible sur qui retombent, à tort ou à raison, les pires soupçons sera condamné à plusieurs reprises à de lourdes peines d’incarcération.

1) L’incendie de la nuit du 29 au 30 juillet 1944  

Tout semblait calme au 80 1⁄2, rue de l’Aqueduc, à Québec, lorsque Maurice Boucher, 38 ans, plombier, fit la tournée de sa bâtisse à 1 h 30 du matin dans la nuit du 29 au 30 juillet 1944. Eugène Bélanger y occupait le deuxième étage et la moitié du bas qui était un hangar. Il y avait établi une manufacture de jouets, et de petites maisons en carton y étaient fabriquées.

Vue de la rue de l’Aqueduc, 1er août 1944. À gauche, le bâtiment incendié (B); à droite, le restaurant de Ti-Mile (Émile) Verret. Les trois témoins se tenaient près du poteau (A) à côté du restaurant dont on voit l’affiche publicitaire pour les cigarettes Sweet Caporal. À droite, un peu plus loin : on entrevoit la caserne des pompiers. À noter les voies du tramway. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).
Photo Wilfrid Drouin (Photographe judiciaire)
Vue de la rue de l’Aqueduc, 1er août 1944. À gauche, le bâtiment incendié (B); à droite, le restaurant de Ti-Mile (Émile) Verret. Les trois témoins se tenaient près du poteau (A) à côté du restaurant dont on voit l’affiche publicitaire pour les cigarettes Sweet Caporal. À droite, un peu plus loin : on entrevoit la caserne des pompiers. À noter les voies du tramway. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).

Vue de la rue de l’Aqueduc, 30 octobre 2020. À noter, la maison ayant abrité le restaurant de Ti-Mile Verret et à gauche le site où l’incendie s’était produit.
Photo Rénald Lessard
Vue de la rue de l’Aqueduc, 30 octobre 2020. À noter, la maison ayant abrité le restaurant de Ti-Mile Verret et à gauche le site où l’incendie s’était produit.

Une heure plus tard, Paul-Émile Lachance, 19 ans, un employé à la Dominion Arsenal, Roland Lamonde, 23 ans, journalier, et Gaston Thivierge discutent tardivement en ce samedi soir au coin de la rue Napoléon et de la rue de l’Aqueduc, près du restaurant de Ti-Mile (Émile) Verret. Soudain, Lachance voit de la fumée devant la fenêtre qui donne sur la rue de l’Aqueduc, quasiment en face de lui, et reconnaît l’homme qui sort de la cour. Il le connaît bien. C’est Adélard Gingras, un journalier qui demeure au 210, rue Marie-de-l’Incarnation. Lachance le connaît depuis l’enfance. Roland Lamonde témoigne quant à lui qu’il avait rencontré Gingras quelques heures plus tôt à l’hôtel Saint-Roch, dans le grill, en train de boire du fort en compagnie de ses deux frères: Maurice, dit Gros-Nez, et l’autre appelé Poltron.

Maison ayant abrité le restaurant de Ti-Mile Verret, rue de l’Aqueduc, 30 octobre 2020.
Photo Rénald Lessard
Maison ayant abrité le restaurant de Ti-Mile Verret, rue de l’Aqueduc, 30 octobre 2020.

Vue extérieure du bâtiment incendié, 1er août 1944. À noter la présence des enfants devant le bâtiment et à l’extrême gauche. Le quartier Saint-Sauveur était à l’époque le plus peuplé de Québec. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).
Photo Wilfrid Drouin (Photographe judiciaire)
Vue extérieure du bâtiment incendié, 1er août 1944. À noter la présence des enfants devant le bâtiment et à l’extrême gauche. Le quartier Saint-Sauveur était à l’époque le plus peuplé de Québec. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).

L'Hôtel Saint-Roch vers 1940. Sa construction débute en mai 1913 et il est détruit par incendie en 1923. Il est rapidement reconstruit. En 1974, il est démoli pour faire place à la bibliothèque Gabrielle-Roy. BAnQ Québec (P547,S1,SS1,SSS1,D1,P352R).
Photographe inconnu. Carte postale publiée par Librairie Garneau, Québec, Canada.
L'Hôtel Saint-Roch vers 1940. Sa construction débute en mai 1913 et il est détruit par incendie en 1923. Il est rapidement reconstruit. En 1974, il est démoli pour faire place à la bibliothèque Gabrielle-Roy. BAnQ Québec (P547,S1,SS1,SSS1,D1,P352R).

Aussitôt que Gingras est aperçu, les trois comparses essaient de l’appréhender, mais sans succès. Ils alertent la caserne des pompiers no 8, située à proximité, au coin de la rue de l’Aqueduc et de l’avenue des Oblats. Le capitaine Louis-Philippe Bourret et ses pompiers arrivent à 2 h 35 du matin et y restent une heure. Les dégâts sont importants. Les policiers arrêtent Gingras, lequel subit son procès quelques mois plus tard.  

Pompiers et camion de la caserne no 8 (actuellement 3), 30 octobre 2020. La tradition se perpétue.
Photo Rénald Lessard
Pompiers et camion de la caserne no 8 (actuellement 3), 30 octobre 2020. La tradition se perpétue.

Caserne des pompiers no 8 (actuellement 3), située au coin de la rue de l’Aqueduc et de l’avenue des Oblats, 30 octobre 2020. Construite en 1893, elle est agrandie en 1912 et une nouvelle tour de séchage des tuyaux de pompes à incendies est bâtie.
Photo Rénald Lessard
Caserne des pompiers no 8 (actuellement 3), située au coin de la rue de l’Aqueduc et de l’avenue des Oblats, 30 octobre 2020. Construite en 1893, elle est agrandie en 1912 et une nouvelle tour de séchage des tuyaux de pompes à incendies est bâtie.

Le 6 novembre 1945, il est condamné à cinq ans de pénitencier. Lorsqu’il le condamne, le juge note que durant tout le procès, le lourd dossier judiciaire de Gingras n’a jamais été mentionné. «Malheureusement pour vous, le dossier judiciaire indique que vous êtes un danger pour le public», écrira le juge. «Je vous condamne à cinq ans de pénitencier, et là, vous serez sous la surveillance des autorités, et les médecins pourront vous examiner et prendre les mesures requises au cas où ils jugeraient que vous êtes un maniaque.» La cause est portée en appel, en vain.

Intérieur du bâtiment incendié, 1er août 1944. On y retrouvait une fabrique de jouets. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).
Photo Wilfrid Drouin (Photographe judiciaire)
Intérieur du bâtiment incendié, 1er août 1944. On y retrouvait une fabrique de jouets. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).

2) Un jeune délinquant  

Photos d’Adélard Gingras, 1944. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).
Photo La Police provinciale. Service de l’identité judiciaire. Casier 19647, photo 23983
Photos d’Adélard Gingras, 1944. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).

Né le 30 mai 1909 dans la paroisse de Saint-Sauveur, Joseph-Adélard-Grégoire Gingras est le fils du corroyeur Apollinaire Gingras et d’Albertine Kirouac. Son enfance est difficile. Albertine Kirouac décède le 21 octobre 1918 en pleine épidémie de grippe espagnole. Il a à peine 9 ans. Son père se remarie l’année suivante. À l’âge de 14 ans, Adélard Gingras est condamné à six mois de prison pour le vol de quatre bouteilles de lotion et d'autres produits de pharmacie valant quatre dollars.

3) Les incendies des théâtres Impérial et Princesse  

Théâtre L’Impérial Bell, rue Saint-Joseph, 24 novembre 2020. L’édifice actuel a été reconstruit après un violent incendie survenu accidentellement le 28 juillet 1933.
Photo Rénald Lessard
Théâtre L’Impérial Bell, rue Saint-Joseph, 24 novembre 2020. L’édifice actuel a été reconstruit après un violent incendie survenu accidentellement le 28 juillet 1933.

Gingras est fasciné par le feu et les pompiers. À 20 ans, le dimanche 23 juin 1929, il met le feu au cinéma Théâtre Impérial, rue Saint-Joseph. Lorsque l’alarme est sonnée, une excitation, voisine de la panique, s’empare des 400 spectateurs. Heureusement, le feu est rapidement éteint et il n’y a pas de victimes. Gingras est aussi accusé d’avoir mis le feu au Théâtre Princesse situé à deux pas de l’Impérial. 

Depuis décembre, plusieurs débuts d’incendie avaient été observés dans ces deux établissements. Les soupçons s’arrêtent sur Gingras lorsque les autorités sont informées que le jeune homme avait été vu au moment de l’incendie, s’éloignant en courant du Théâtre Impérial. Il est alors arrêté. En juillet 1929, il est condamné à quatre ans de pénitencier pour l’incendie du Théâtre Impérial. Faute de preuves, il semble avoir été innocenté de la seconde accusation.

4) Un délinquant incorrigible  

Dossier judiciaire d’Adélard Gingras (recto), 1944. Il est exceptionnel d’avoir le dossier judiciaire d’un individu de cette époque. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).
Photo La Police provinciale. Service de l’identité judiciaire. Casier 19647.
Dossier judiciaire d’Adélard Gingras (recto), 1944. Il est exceptionnel d’avoir le dossier judiciaire d’un individu de cette époque. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).

Libéré sur parole le 4 avril 1931, il est condamné pour vol le 6 janvier 1932. Il purge six mois pour ce crime et le restant de sa peine initiale. Le 24 février 1934, il est libéré. 

En octobre 1935, il avait été soupçonné d’avoir allumé cinq incendies dans le quartier Saint-Sauveur, mais malgré de fortes présomptions, aucune condamnation n’est rendue.

Dossier judiciaire d’Adélard Gingras (verso), 1944. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).
Photo La Police provinciale. Service de l’identité judiciaire. Casier 19647.
Dossier judiciaire d’Adélard Gingras (verso), 1944. BAnQ Québec (TP12,S1,SS1,SSS2,D27446).

Incorrigible, le 4 septembre 1936, Gingras est de nouveau condamné à six mois de prison pour avoir sonné de fausses alarmes. Il avait été capturé par le constable Patrick Kirouac dans le quartier Saint-Sauveur, après que ce dernier l’a suivi pendant des heures, de Limoilou à l’endroit où il sonna la fausse alarme. Le constable Kirouac soupçonnait Gingras depuis plusieurs semaines, mais il n’avait jamais pu le pincer sur le fait malgré une filature active. «Le soir de l’arrestation, le constable Kirouac avait filé le prévenu pendant toute la soirée. Gingras se rendit à Limoilou, mais le constable Kirouac le suivait en automobile, et c’est après bien des allées et venues que l’homme se décida à sonner la fausse alarme, qui fut sa dernière», écrit un journaliste.

Le 9 juillet 1939, un incendie cause la mort de Joseph Pelletier, 60 ans. Adélard Gingras avait passé l’après-midi avec le défunt. Faute de preuves, le coroner conclut à une mort accidentelle.

Le 24 janvier 1944, Gingras est condamné pour ivresse. 

5) Le tragique incendie de la nuit de Noël 1943  

Durant la nuit de Noël 1943, un incendie se déclare au 272, rue Kirouac. Paul-Henri Gingras, 22 ans, frère d’Adélard, qui demeurait avec sa mère, décède. Il était seul au moment de l’incendie. Évidemment, les antécédents d’Adélard Gingras le rendent suspect. Le coroner conclut que l’origine de l’incendie est douteuse. Le verdict est laissé ouvert pour permettre à la police de continuer ses recherches. Aucune accusation ne sera portée contre Gingras.

6) Un dernier incendie durant la nuit du 30 mai au 1er juin 1967  

Un «pyromane incorrigible» écope de huit années de bagne titre le journal L’Action le 14 juin 1968. BAnQ Numérique, Patrimoine québécois, Journal L’action, 14 juin 1968, p. 3.
Un «pyromane incorrigible» écope de huit années de bagne titre le journal L’Action le 14 juin 1968. BAnQ Numérique, Patrimoine québécois, Journal L’action, 14 juin 1968, p. 3.

«Un “pyromane incorrigible” écope de huit années de bagne», titre le journal L’Action le 14 juin 1968. La veille, Adélard Gingras, présenté alors comme un journalier errant de 59 ans, est condamné à une peine de huit années de bagne pour avoir allumé un incendie dans la maison de chambre où il logeait, au 671, rue Saint-François Est. Gingras occupait une chambre et, sur le même plancher, M. et Mme Labrie occupaient également une chambre. L’incendie s’était déclaré dans une garde-robe pour laquelle les Labrie avaient une clé, et cette garde-robe était munie d’une fenêtre donnant sur la chambre de Gingras.

Dans la soirée du 31 mai au 1er juin 1967, Gingras se rendit chez les Labrie et aurait déclaré que «s’ils rient ce soir, ils riront pas demain matin». L’ensemble de la preuve fait comprendre que l’incendie «ne pouvait avoir pris naissance par suite de défectuosités électriques ni après l’ouverture de la porte donnant sur le corridor». Poursuivant l'analyse des faits étalés devant lui, le juge Potvin signale que l'expertise menée à la suite de l’incendie a révélé que la chaise à l’intérieur de la chambre de Gingras était imbibée de gazoline à briquet et qu’elle était placée près de la fenêtre de la garde-robe. On trouvait aussi à cette occasion différentes ficelles dans la chambre de Gingras, dont une sur le cadre de la fenêtre, elle aussi imbibée de gazoline. Pour sa part, Me Roch Lefrançois, procureur de la Couronne, conclut que le «pyromaniaque constituait un danger pour toute la société». Pour appuyer ses propos, Me Lefrançois fait valoir la longue feuille de route du pyromane. Il résume la situation: «Gingras vit seul et toujours dans des maisons de chambre, il constitue donc un danger constant pour la sécurité des gens.»

Le juge rappelle que Gingras pouvait s’estimer heureux de ne pas avoir causé la mort de plusieurs personnes. «Vous êtes de cette race d’individus qui trouvent une certaine jouissance à mettre le feu... On ne peut vous garder dans la société», termine-t-il.

7) Décès  

Adélard Gingras décède le 7 juillet 1972 à Montréal, probablement au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul. Gingras a été incarcéré à plusieurs reprises. Ce pourrait n’être que la pointe de l’iceberg. Il a probablement allumé plusieurs autres incendies restés inconnus ou sans preuve. Gingras aurait eu besoin de soins médicaux ou psychiatriques. Il ne semble pas avoir obtenu d’aide malgré l’appel du juge en 1945.

Un texte de Rénald Lessard, archiviste-coordonnateur, Bibliothèque et Archives nationales du Québec  

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Photo BaNQ