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Cette sombre comédie trumpienne a assez duré

Cette sombre comédie trumpienne a assez duré
AFP

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La Cour suprême a rejeté l’ultime chance que Donald Trump avait de renverser le verdict des électeurs par des moyens «légaux». Et maintenant?

Dans l’environnement médiatique américain, il faut toujours porter attention à ce qu’on appelle le Friday evening news dump, le déversement de nouvelles qui arrive juste au moment où tout le monde se prépare à décrocher pour la fin de semaine. Hier soir ne faisait pas exception. La Cour suprême a annoncé qu’elle refusait même d’entendre la cause de l’Attorney General du Texas, qu’elle juge totalement dépourvue de mérite juridique (comme je m’aventurais à le prédire jeudi dernier). Après plus d’une cinquantaine de défaites cinglantes auprès des instances inférieures par l’équipe d'avocats étoiles du président, dirigée par le clownesque Rudy Giuliani, le président misait gros sur cette tentative de faire invalider par «ses juges» des dizaines de millions de votes dans quatre États, pour la seule raison apparente qu’ils n’avaient pas voté du bon bord.

Non seulement l’État du Texas n’avait pas d’affaire à se mêler des compétences souveraines de quatre autres États, mais il ne présentait aucune preuve à l’appui de ses demandes, se contentant d’alléguer que les résultats devaient être rejetés parce qu’ils pouvaient «potentiellement» être entachés de fraude. Or, quoi qu’en dise Donald Trump et quoi qu’en pensent ses millions de fidèles cultistes convaincus par ses constantes élucubrations, il n’y a pas eu de fraudes à grande échelle lors de l’élection présidentielle. Zéro. Nada. Zilch.

Pourtant, ça continue

Pourtant, plus de la moitié des membres républicains de la Chambre des représentants (126) et les ministres de la Justice républicains de 18 autres États ont endossé la cause désespérée lancée par le Texan Ken Paxton, dans l’espoir à peine dissimulé de recevoir une grâce présidentielle pour les multiples accusations de fraude qui lui pendent au-dessus de la tête. Plus de la moitié des élus républicains à Washington et des responsables républicains de la Justice dans les États ont souhaité faire effacer les votes de dizaines de millions de leurs concitoyens pour la simple raison qu’ils n’ont pas donné un deuxième mandat au leader de leur culte.

Malgré tout, le président Trump persiste à décocher ses tweets à un rythme endiablé pour entretenir le mythe qu’il y a encore moyen de trouver une façon de le maintenir au pouvoir envers et contre tout. Ce matin même, ses admirateurs paradaient dans les rues de Washington derrière l’acolyte de Trump fraîchement gracié de ses crimes avoués, Michael Flynn, en proclamant haut et fort «Stop the Steal!». La police du District de Columbia s’attend au pire.

Même les scribes déjantés de la série House of Cards n’auraient pas pu pondre un scénario aussi rocambolesque. Verra-t-on la fin de ce cirque? Probablement pas de sitôt. Les disciples du culte continuent à déverser leurs économies dans les coffres du comité d’action politique (PAC) prétendument mis sur pied pour appuyer les démarches légales de Trump. Plus de 200 millions de dollars à ce jour, et les dons continuent d’entrer à flots.

La démocratie menacée

Une démocratie fonctionnelle repose sur un certain nombre de principes de base. Parmi ceux-là, il y a l’intégrité des officiers électoraux, qui doivent compter les votes et appliquer les règles de façon objective et impartiale. Selon toutes les preuves dont on dispose, et les sbires de Trump ont été lamentablement incapables de démontrer le contraire, les responsables électoraux de tous les États clés (sans oublier ceux de tous les autres États) ont fait leur travail de façon consciencieuse et personne n’a été en mesure d’identifier de façon crédible la moindre trace de fraude à grande échelle qui justifierait le rejet de dizaines de milliers de votes. Comme le rappelait le professeur de droit Tim Wu, jeudi, dans le New York Times, ce qui a protégé la démocratie américaine des assauts répétés de Trump depuis l’élection n’est pas le système constitutionnel des contrôles et des contrepoids (checks and balances) imaginé par les fondateurs, mais l’intégrité personnelle et professionnelle de ces officiers électoraux, en plus de l’intégrité du personnel juridique et des militaires. Ce sont ces personnes, qui opèrent largement dans l’ombre, qui ont sauvé la république, certainement pas les élus républicains du Congrès ou ceux des États, pour qui l’exercice d’un pouvoir dépourvu de toute entrave par le leader du culte qu’est devenu leur parti semble compter plus que l’intégrité des institutions démocratiques de leur pays.

L’autre principe fondamental sur lequel repose la démocratie, c’est le consentement de ceux qui perdent les élections à accepter leur défaite, à concéder la victoire à leur opposant et à reconnaître la légitimité du pouvoir exercé par le gagnant, dans les limites constitutionnelles établies de son poste (voir à ce sujet l’ouvrage coécrit par mon collègue André Blais, récemment cité dans un article du magazine The Atlantic). Le refus obstiné de la part de Donald Trump de jouer de bonne foi le jeu de la démocratie — auquel s'est jointe la majorité des élus de son parti et qui restera fermement implanté dans les esprits de dizaines de millions de citoyens — peut ressembler à une sombre farce, mais c’est bien pire.

Ça ne fait que commencer!

Que dit le président après que la Cour suprême eut fermé la porte au «coup d’État constitutionnel» que ses alliés et lui fomentaient? Il en remet une couche, ce matin, en rappelant à ses partisans, tout en majuscules, que le combat ne fait que commencer.

Combattre pour quoi au juste? Donald Trump avait annoncé ses couleurs à l’avance. Il avait déjà dit qu’il n’accepterait le verdict de l’électorat que s’il gagnait et presque tous les républicains ont laissé ça passer sans mot dire. En refusant d’adopter un programme électoral, à l’encontre de toutes les conventions, le Parti républicain a renforcé le fait qu’il n’avait aucune autre raison d’être que de servir de véhicule au pouvoir incontesté d’un homme.

La démocratie américaine l’a échappé belle, mais elle n’est pas au bout de ses peines. On assiste, en ce moment, à un affaiblissement sans précédent des assises de la démocratie et de la république dans l’une des plus anciennes démocraties constitutionnelles du monde. Ce n’est pas rien.

Chaque jour que se prolonge cette sombre farce orchestrée par Donald Trump et appuyée avec enthousiasme par les adhérents à son culte est un jour de trop. D’autant plus que pendant ce temps, il y a plus d’Américains qui meurent chaque jour en raison de l’échec lamentable de leurs leaders à contenir la propagation du coronavirus qu’il y a eu de morts dans les attaques du 11 septembre 2001 ou dans le raid de Pearl Harbor en 1941.

Pendant que cette sombre farce se prolonge, les dommages à la démocratie américaine et à la démocratie tout court s’accumulent et on est en droit de se demander s’ils pourront être réparés avant longtemps.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM