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Un doux contestataire

<strong><em>Homme de paroles et d’images</em><br>Luc De Larochellière</strong><br>Éditions Station T
Photo courtoisie Homme de paroles et d’images
Luc De Larochellière

Éditions Station T

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Du temps où j’étais éditeur, j’avais une collection « chanson » qui avait accueilli des auteurs compositeurs importants du Québec, comme Paul Piché, Michel Rivard, Claude Dubois, Luc Plamondon, Plume Latraverse, Pauline Julien, Clémence DesRochers (monologues) et Yvon Deschamps (monologues). 

Tous ou presque voulaient publier leurs chansons accompagnées de courts textes ou dessins qui expliqueraient les circonstances de la naissance de telle ou telle chanson. Mais aucun n’avait le temps et l’occasion de le faire, de sorte que je n’ai fini par publier que les paroles.

Luc De Larochellière, lui, a trouvé le temps de le faire, la pandémie l’ayant (heureusement) empêché d’honorer ses contrats de spectacles à l’été 2020, nous explique-t-il dans une (trop) courte introduction. Cela donne un livre haut en couleur, une œuvre véritable d’artiste.

Qui est Luc De Larrochellière ? Un auteur compositeur relativement discret. On le voit rarement faire la une des magazines et pourtant les 68 chansons qu’il nous livre dans cet ouvrage magnifique sont toutes connues et ont toutes ou presque constitué des succès d’écoute.

Le chanteur nous apprend que très jeune, il était attiré par les images. Il griffonnait partout, surtout dans ses manuels scolaires du temps qu’il était étudiant, de sorte que lorsque venait le temps de les vendre, au début de l’année scolaire suivante, ses livres, « invendables, restaient sur les grandes tables pliantes installées dans le gymnase pour l’occasion ». Avis à ceux qui les ont tout de même achetés : vous avez peut-être entre les mains un trésor insoupçonné...  

Modeste, Larochellière raconte que pour ses illustrations en couleurs, il n’a point eu besoin d’un matériel d’artiste sophistiqué et coûteux. « Ces illustrations, dit-il, ont été réalisées avec du matériel acheté chez mon fournisseur d’art préféré... la pharmacie du coin (stylos-billes et feutres, Crayola de bois, liquid paper, colle blanche). Et aussi avec un petit kit d’aquarelle offert pour ma fête – il y a quelques années – par mon ami, le peintre Jean-Claude Mousteli. »

Insolite et intrépide

Tout commence par Chinatown, en 1986, où déjà l’univers insolite du chanteur solitaire, rêveur à souhait, est planté. Le tout se termine par Karaoké Kids, en 2019.

Entre ces deux chansons, de nombreuses autres. Entre nous raconte la vie ordinaire et ressuscite les souvenirs qu’on croyait endormis. Émouvante, Avenir du monde interpelle sur la place des femmes, « comme celles-là qu’on délaisse, qu’on diminue en somme, qui aux yeux de certains ne valent jamais un homme ». Troublante, Ma génération évoque la désillusion et les rêves brisés. Désarmante, Amère America aborde la chance d’être né du bon bord, alors que toi, né de l’autre bord, « Tu crèves de faim/Au milieu d’un jardin/Où tu cueilles le café/Que j’bois à chaque matin ». La triste J’ai vu déplore la misère des « familles à la rue et sans rien » et ridiculise les « hôtels trois étoiles pour chiens ». L’inoubliable Ca$h City où « tout l’monde veut que tout l’monde l’aime/,Mais per$onne, per$onne, per$onne n’aime tout l’monde ». La rythmée Sauvez mon âme qui dénonce à sa façon les sectes religieuses et les pasteurs qui roulent dans la Cadillac de Dieu. La sarcastique Six pieds sur terre où le chanteur voudrait bien que l’enfer existe, car sur terre il y a trop de salauds, de crétins, de bourreaux et de croulants.

Il y en a 68 ainsi, pour notre plus grand plaisir de les lire et les fredonner. Toutes aussi touchantes et émouvantes les unes que les autres. Chaque page est une œuvre d’art qui nous fait entendre une musique discrète, mais pleine d’espoir pour le futur si proche. Bref le livre-cadeau idéal pour Noël.