/opinion/blogs/columnists
Navigation

La marvellisation de la vie politique

US-TRUMP-SUPPORTERS-HOLD-"STOP-THE-STEAL"-RALLY-IN-DC-AMID-RATIF
Photo AFP

Coup d'oeil sur cet article

Qu’on me permette aujourd’hui une brève intervention à propos de ce qu’il faudra bien apprendre à nommer la marvellisation de la vie politique américaine – et des franges américanisées des autres sociétés occidentales.  

Si une chose frappe particulièrement, ces années-ci, lorsqu’on voit se déployer la frange radicale de ceux qui se croient en insurrection contre un Système qu’ils peinent à définir mais qu’ils ne cessent de maudire, c’est la conviction profonde que l’Histoire mettrait en scène un affrontement irréductible entre des forces obscures, agissantes, maléfiques et, de l’autre côté, une résistance composée de guerriers héroïques, déchiffrant à travers l’actualité les signes invisibles aux autres de cette lutte sans merci. 

On trouve chez eux une conviction irréductible: ils ont vu la lumière, ils sont éclairés, ils ne vivent plus dans la caverne, ils ne sont plus bluffés par la complexité du monde. Non. Ils comprennent tout, ils se reconnaissent entre eux, et accusent tous ceux qui ne reprennent pas leur vision des choses de complicité avec l’ordre qu’ils combattent, ou du moins, d’aveuglement. À terme, la complexité d’un réel qui ne se laisse jamais ressaisir intégralement par une seule théorie devient, pour eux, une forme d’enfumage idéologique, servant à détourner le peuple qu’ils croient incarner de la Vérité qu’ils croient posséder dans sa version majusculaire, illuminés qu’ils sont par la nouvelle révélation. 

Certes, une telle représentation du monde n’est pas neuve: elle touche probablement certaines images archaïques inscrites dans l’inconscient collectif de l’humanité, ou du moins, de notre civilisation. 

Il n’en demeure pas moins qu’elle est réactivée par certaines figures du cinéma hollywoodien, avec les films de superhéros, qui en viennent à modifier intimement la perception de l’univers de ceux qui y puisent, consciemment ou non, l’essentiel de leur pensée politique. 

Dans un contexte d’effondrement de la culture générale, où les classiques qui formaient l’esprit disparaissent de la culture commune, dans un contexte de dissolution des récits nationaux, dans lesquels les peuples trouvaient normalement les mythes et structures narratives à partir desquels interpréter ce qui leur arrive, cette culture américano-mondialisée en vient à occuper tout l’espace mental d’une frange de la population. Elle en vient aussi à le dévaster, comme on le constate chez ceux qui versent dans la névrose conspirationniste et les jusqu’au-boutistes du trumpisme agonisant, et qui prétendent démasquer le mensonge des puissances invisibles commandant notre destin. 

Il n’est pas interdit de voir, dans cette marvellisation des franges de la société, une dérive destructrice pour l’idéal démocratique, dans la mesure où elle favorise la sécession mentale de certaines catégories de la population qui ne parviennent tout simplement plus à entrer en contact avec la réalité et qui s’enfoncent d’autant plus dans leurs fantasmes idéologiques et mystiques qu’elles semblent démenties par la réalité.