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Quand je nous écoute brailler, je me désole

Fête sur la plage
Photo d’archives, Clara Loiseau Les Québécois en vacances dans le Sud agissent comme si la COVID-19 n’existait pas.

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François Legault impose un couvre-feu et reconduit d’autres mesures restrictives.

Plusieurs experts estiment que cela ne suffira pas pour briser la transmission virale.

« Totalement déçu », le directeur du Département de microbiologie et d’immunologie de l’Université McGill pense qu’il aurait aussi fallu fermer écoles et usines, « lieux importants d’éclosions ».

J’imagine que ça se discute.

Chialer

Pourtant, même si ce que François Legault a annoncé ne va pas assez loin selon plusieurs, certaines réactions me laissent pantois.

« On étouffe », « c’est pas une vie », « liberticide », « dictature », « fascisme », « destruction du Québec », etc.

Et ces réactions ne viennent pas de complotistes fêlés.

Je repense souvent à mon grand-père paternel, né en Espagne, dans une famille pauvre et nombreuse de cultivateurs.

À 18 ans, il prend le bateau seul pour l’Uruguay, une traversée de vingt jours. Il sait à peine lire et écrire.

Il commence comme serveur dans un restaurant. Une vie de misère et de sacrifices. Une vie d’une dureté inouïe. 

Il n’a pas revu sa famille, restée en Espagne, pendant plus de vingt ans.

Il voulait pour ses enfants ce que lui n’avait pas eu.

Un de ses fils, mon père, doit quitter l’Uruguay au moment où la police et l’armée arrêtent, torturent et assassinent, juste avant le coup d’État militaire.

Arrivé ici, il doit refaire une partie de sa formation aux côtés de plus jeunes que lui.

Des histoires à la fois sublimes et banales, comme il y en a eu des millions.

On pourrait parler de ces gens qui ont défriché le Québec à la sueur de leur front.

On pourrait parler de ces prolétaires enchaînés à leur chaîne de montage, de ces mineurs dont les poumons étaient finis à quarante ans. 

On pourrait parler de ces gamins enrôlés de force pour aller combattre Hitler.

Même aujourd’hui, à l’autre bout du monde, on trouve qui ?

On trouve des gens qui affrontent des ouragans, des dictateurs sanguinaires, vivent sous un toit de tôle, n’ont pas d’eau potable chez eux, ne savent pas s’ils mangeront aujourd’hui, savent qu’ils ne vivront pas au-delà de 50 ans, savent que leurs enfants n’ont pas beaucoup de chances de connaître mieux, savent qu’ils ne recevront pas de chèque du gouvernement.

Nous, pendant ce temps, on chiale parce qu’on ne peut aller au resto, au Carrefour Laval, ou recevoir des amis.

On chiale parce qu’on est tannés d’être dans nos maisons chauffées, confortables, souvent inutilement grandes.

On chiale parce qu’on est tannés de regarder Netflix, tannés de pitonner sur nos cellulaires, tannés de lire, d’écouter de la musique, tannés des jeux de société, tannés de travailler de la maison.

Gêné

Nous sommes tombés bien bas moralement.

Nous sommes tellement gâtés, tellement nombrilistes que le rappel de ces évidences en fâche beaucoup. 

Daniel Johnson père disait : quand je me regarde, je me désole, mais quand je me compare, je me console.

Moi, quand je nous écoute brailler, je me désole, et quand je nous compare, j’ai un peu honte.