/opinion/faitesladifference
Navigation

Perspectives philosophiques sur la pandémie

Coup d'oeil sur cet article

Nietzsche disait du philosophe qu’il est la mauvaise conscience de son temps. Suivant le chemin de la raison plutôt que les idées au goût du jour, les philosophes ont, depuis l’Antiquité, contesté les pouvoirs autoritaires, mis en lumière les incohérences et les travers de leur société et proposé une révision radicale des idéologies dominantes à leurs époques.  

Derrière ces critiques acerbes posées aux sociétés dans lesquelles ils ont été appelés à évoluer, ces amoureux de la sagesse –c’est la définition étymologique qui leur avait été donnée- ont eu à cœur, à travers leurs réflexions sur la vie bonne, certaines valeurs jugées essentielles tel que la liberté. 

Alors que l’on peut aisément défendre la thèse selon laquelle on a décrété, avec le couvre-feu, la loi la plus liberticide que la province n’est jamais connue, une loi qui, à en croire l’avocat et docteur en droit Alain-Robert Nadeau, serait illégale et anticonstitutionnelle, il parait opportun de se tourner vers les philosophes de notre temps pour ouvrir des brèches dans la pensée qui fait office de doctrine à l’heure actuelle. Que pensent les dignes successeurs de Socrate, Montaigne ou Nietzsche? 

Penser la crise est un exercice philosophique périlleux. Le manque de recul ou de données claires, la complexité des enjeux, l’évolution continuelle de la situation et la difficulté d’établir la véracité à travers le probable et le douteux en auront fait reculer plus d’un. 

Parmi les philosophes qui se sont prononcés à propos de la pandémie et les mesures de confinement mondiales se trouvent des penseurs tel que Bernard Henri-Lévy et André Compte-Sponville. Plus près de chez nous, Alain Deneault nous propose aussi une analyse éclairante. 

Voici quelques perspectives qui paraissent dignes de mention en cette période trouble. 

« Tous les morts ne se valent pas. »

André Compte-Sponville rappelait dès le début de la pandémie que la santé n’est pas une valeur, mais un bien. Élaborer des politiques étatiques destinées à préserver la santé et la vie à tout prix sans une solide prise en compte de valeurs sociétales fondamentales telles que la liberté serait faire fausse route. N’en déplaise à certains, la vie des uns et des autres, nous dit-il, n’a pas la même valeur. Sacrifier des relations interpersonnelles et amoindrir la qualité de vie de l’ensemble de la population afin d’allonger la vie de quelques-uns ne serait ni raisonnable ni sage. Inquiet pour la jeunesse et de la montée de la peur vis-à-vis une maladie qui, rappelle-t-il, est bénigne pour la vaste majorité des gens, le philosophe indique que nous sommes en train de sacrifier la jeune génération (et la prochaine à venir) au bénéfice de leurs parents et de leurs grands-parents. 

À propos des dépenses astronomiques encourues par le système de santé, André Compte-Sponville insiste sur l’importance d’une économie forte et vivante puisque, dit-il, c’est grâce à elle qu’il est possible de financer des soins aux malades. Aux jeunes, le philosophe a ceci à leur dire « ne vous laissez pas faire, obéissez à la loi, mais ne sacrifiez pas toute votre vie à la santé. Le but de la vie n’est pas la santé, mais le bonheur et la liberté. » 

Ce virus qui rend fou

Bernard Henri-Levy secoue les idées reçues avec l’œuvre pamphlétaire Ce virus qui rend fou. La peur, nous dit-il, n’est jamais bonne conseillère, or nous sommes dans une épidémie de peur, au sein même d’une population terrorisée. Il dénonce le traitement médiatique inutilement anxiogène et dramatique qui est fait à travers le martèlement du décompte journalier des morts et rappelle qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de faire un tel décompte pour les victimes du cancer, pourtant bien réel et en nombre important jour après jour. Rappelons ici que près d’un Canadien sur deux recevra un diagnostic de cancer au cours de sa vie et que plus de 83 000 personnes, au Canada seulement, en seront mortes en 2020. 

Si Henri-Lévy salue le travail des soignants, il déplore par ailleurs la place du savoir médical désormais élevé au rang de pouvoir absolu. La médecine, indique-t-il, n’est pas une science dure. Il importe pour tout citoyen de faire des choix qui mettent en balance un ensemble de valeurs et de principes qui dépassent le cadre médical. 

À propos du confinement, le philosophe rappelle que se retrouver soi-même est un concept creux et vide, qu’il n’y a de découverte de soi que dans la découverte de l’autre et que ce rapport à autrui, avec le confinement, s’est avili et est en danger. La montée des relations virtuelle, l’accélération du télétravail ou de l’enseignement à distance ne sont que quelques exemples d’évolution qui posent leurs lots de problèmes et qui risquent malheureusement de s’enraciner au sein de nos sociétés. 

L’inévitable changement de paradigme

En compagnie de Guillaume Wagner, Alain Deneault notait que la pandémie apparait dans le contexte préoccupant des dérives du système capitaliste actuel. « Notre mode de vie n’est pas viable et la planète ne peut plus recevoir les assauts qu’on lui fait subir. » La tentation d’un retour à la normale, d’une économie prédatrice, de la remise en place d’un système productiviste et consumériste n’est pas souhaitable. Un vaccin qui nous ramènerait à cet état des lieux ne ferait donc rien pour nous aider. La crise doit servir à repenser le propre des relations humaines, le sens et l’objectif même que doit avoir l’économie. Pour Deneault, la question est de savoir si la population sera partie prenante de la transformation du monde qui s’opère et si le changement inévitable dans lequel nous sommes engagés sera fait de manière concertée ou non. 

Votre opinion
nous intéresse.

Vous avez une opinion à partager ? Un texte entre 300 et 600 mots que vous aimeriez nous soumettre ?