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Une commissaire sur le racisme qui divise

La nomination de Bochra Manaï saluée et critiquée

Conseil national des musulmans canadiens
Photo d'archives Bochra Manaï

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Saluée par certains pour ses qualifications, décriée par d’autres pour son opposition à la loi sur la laïcité: la nomination de la première commissaire à la lutte au racisme de la Ville de Montréal vient à peine d’être annoncée qu’elle divise.

«C’est une grande gaffe», dit Micheline Labelle, sociologue et professeure à l’UQAM. Elle y voit une «nomination partisane» qui vient «donner une couleur particulière à une commission qui n’avait pas besoin de ça».

Mardi, la Ville de Montréal a annoncé la nomination de Bochra Manaï, qui deviendra la première commissaire à la lutte au racisme et aux discriminations systémiques dès la semaine prochaine.

Ce poste a été créé pour faire suite aux recommandations d’un rapport déposé cet été qui montrait du doigt les lacunes de la Ville dans sa lutte à la discrimination. 

La nouvelle a été accueillie avec «beaucoup de satisfaction» par Haroun Bouazzi, un des activistes à avoir demandé à ce qu’il y ait un débat sur le racisme systémique dans la métropole.  

Titulaire d’un doctorat en études urbaines et de deux maîtrises, Bochra Manaï a été directrice d’un organisme qui lutte contre l’exclusion sociale à Montréal-Nord.  

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Manque de neutralité?

Certains s’attendent à ce que son mandat soit plus «explosif» que consensuel, notamment parce que Mme Manaï fait partie des opposants qui ont mené la contestation de la loi 21 sur la laïcité devant les tribunaux. Elle était alors porte-parole pour le Conseil national des musulmans canadiens. 

En choisissant Mme Manaï, la Ville a pris une «décision courageuse», estime Solange Lefebvre, professeure en études religieuses à l’Université de Montréal. «On a le droit, au Canada, d’être pour ou contre un projet de loi.» 

Pour Micheline Labelle, il aurait été préférable de nommer quelqu’un de «neutre», puisque ses positions contre la loi 21 risquent de décrédibiliser ses actions, déplore-t-elle.   

Pour Haroun Bouazzi, militant pour les droits de la personne, c’est le contraire. «N’importe qui qui aurait été d’accord avec une loi comme celle-là n’aurait eu aucune crédibilité.» 

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Fracture

La fracture semble donc suivre le clivage qui oppose prolaïcité et antilaïcité, ou encore ceux qui affirment que le racisme systémique existe ou n’existe pas au Québec.  

«C’est épouvantable», martèle André Lamoureux, politologue et professeur à l’UQAM. «Je trouve ça scandaleux que la Ville de Montréal débloque des fonds pour [...] un concept idéologique», dit celui qui affirme haut et fort que la notion de racisme systémique ne s’applique pas vraiment à la réalité du Québec.  

«On est choqués», réagit Ferid Chikhi, co-porte-parole de l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité. Il craint la «subjectivité» qui vient selon lui avec le militantisme d’une «minorité victimaire qui pleure tout le temps».  

À l’opposé, Maryse Potvin, professeure en éducation à l’UQAM, affirme que la discrimination systémique est un phénomène bien documenté, tout comme les effets discriminatoires de la loi 21. «Je pense qu’il faut laisser la chance au coureur», dit-elle. 

«Qu’elle soit militante contre la discrimination des personnes musulmanes au Canada, je ne vois pas en quoi cela la disqualifie pour un poste qui vise, justement, à lutter contre la discrimination», abonde Martin Papillon, professeur à l’Université de Montréal.  

Éviter de démoniser

Mais derrière ce clivage, Solange Lefebvre assure qu’il est normal qu’il y ait tant de débats sur un sujet si complexe.  

«Il faut éviter de démoniser les gens: que ce soit le gouvernement Legault [qui refuse de reconnaître l’existence du racisme systémique] ou ceux qui contestent la loi 21», tempère-t-elle.  

Au moment de publier ces lignes, Bochra Monaï n’avait pas répondu à notre demande d’entrevue.