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Le fil qui tisse l’humanité

Em
Photo courtoisie Em
Kim Thùy
Libre Expression
152 pages
2020

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Revisitée par Kim Thùy, la guerre du Vietnam se cisèle en une série de moments inoubliables, où l’ombre est inséparable de la lumière.

Quel objet à part que le dernier roman de Kim Thùy ! Il est chargé de cruauté, et pourtant Em apporte un grand apaisement. Mais si on insiste sur la douceur du ton, alors c’est la violence du propos qu’on craint d’atténuer.

Ah ! c’est un beau piège que nous tend l’auteure ! « La trahison complète l’héroïsme », écrit-elle en présentant son récit. Mais il faut tout un talent pour faire ressentir la chaleur d’une main tendue juste comme l’humanité tombe au plus creux. Et que tout ça tienne à un fil.

Le démontre d’ailleurs ce fil rouge qui déborde de la boîte illustrant la couverture et qui entre dans le livre pour s’étirer dans ses pages. 

Le titre aussi est porteur de sens. En vietnamien, « em » signifie le petit dernier de la famille ou le plus jeune d’un duo d’amis, mais, phonétiquement, en français, il renvoie à l’impératif d’« aimer ».

Ce titre a été choisi à dessein, précise l’auteure. Il y a l’amour, mais il y a aussi l’ordre d’aimer. 

C’est ainsi armé qu’on entre dans la guerre. 

L’auteure a puisé dans ce qui s’est vraiment passé au Vietnam, mais a tout rebrodé parce que, écrit-elle, la réalité crue aurait été insupportable à lire. 

Ou peut-être aurait-elle trop éclaboussé notre regard, rendant aveugle à ce qui permet de continuer de vivre.

Kim Thùy, elle, a choisi de se concentrer sur certains détails de l’horreur et de ses à-côtés, et elle les décrit en déposant sur la page seulement les mots qu’il faut. 

Son roman se développe par bribes qui vont conduire à un touchant duo : Louis, l’enfant de la rue, et em Hông, le bébé qu’il trouve et dont il décide de prendre soin. Il n’a alors que huit ans.

Ça durera quelques mois, jusqu’à ce qu’une bonne âme, ignorant tout de leur situation, les sépare. Mais comme la vie a autant de revers que de beaux hasards, alors Kim Thùy les fait se retrouver.

Au fil du temps

Mais, pour en arriver là, il faudra passer par les misères des plantations de caoutchouc au Vietnam, puis par les massacres de la guerre, où l’on tue les bébés dans les bras de leur mère et où, aussi, le remords veille.

Après, il y a aura la fuite éperdue et les opérations de sauvetage – ainsi de celle d’orphelins vietnamiens envoyés aux États-Unis ; un des avions, rempli d’enfants, explosera au décollage.

L’exil sera dur, mais aussi l’occasion de renaissances, comme pour ces Vietnamiennes qui, une fois libérées des camps de réfugiés, envahiront le monde de la manucure. Ou comme ces enfants affublés d’une nouvelle identité.

Adoptée par un couple d’Américains, Hông a elle-même été renommée Emma-Jade, mais un séjour à Montréal lui donnera envie de retrouver son passé. D’autres jeunes Vietnamiens en feront autant.

Le fil si fragile aura donc su résister.