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Le fameux bâton d’Hank Aaron

SPORT BASEBALL
Photo Reuters Hank Aaron (à gauche) discute avec Barry Bonds, le monarque chez les frappeurs de longues balles sous le regard de Willie Mays (à droite).

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La scène se passe dans le film ayant pour simple titre le chiffre 42, le numéro immortalisé par Jackie Robinson. Le directeur général des Dodgers de Brooklyn, Branch Rickey, dont le rôle est interprété par Harrison Ford, raconte à Jackie, qui est personnifié par le regretté Chadwick Boseman, qu’il a vu un jeune blanc qui imitait sa position au bâton dans un parc de balle.

L’histoire me rappelle un souvenir de ma jeunesse. Un ami du quartier Villeray, Daniel Grégorio, possédait un bâton de baseball signé Hank Aaron qui nous a quittés la semaine dernière. 

Quand on allait jouer au parc Jarry, on prenait les postures de ces joueurs au marbre, sans tenir compte de leur race et de leur nationalité. Je me voyais dans la peau d’Aaron avec le bâton de mon ami Daniel, même si je frappais de la gauche.

On ne touchait pas au « babe »

Malgré ses exploits, Aaron vivait un drame dans sa carrière. Il recevait des milliers de menaces de mort d’écervelés qui ne voulaient pas qu’un Afro-Américain dépasse le grand Babe Ruth.

Roger Maris, un Blanc, avait vécu le même calvaire alors qu’il pourchassait la marque de 60 circuits en une saison du même Ruth, en 1961. 

Cette histoire a fait aussi l’objet d’un film réalisé par le comédien Billy Crystal, grand partisan des Yankees devant l’Éternel.

Parce que Maris avait mis plus de matchs que Ruth pour égaler sa marque et qu’il avait terminé la saison avec 61 circuits en 161 rencontres comparativement à 154 pour Ruth en 1927, le commissaire Ford Frick avait promulgué qu’il y aurait deux records, le sien et celui de Ruth.

Le Babe était un intouchable.

Plus réservé que Robinson

Tout comme Jackie Robinson, Aaron a eu à composer avec les affres du racisme pendant toute sa carrière. Mais contrairement à Robinson, il affichait plus de retenue sur la question.

À partir du moment où Branch Rickey a levé l’interdiction qui empêchait Robinson de réagir aux coups salauds et aux injustices dont il était victime, il s’est fait le défenseur des gens de sa race jusqu’à son dernier souffle.

Paradoxalement, il a appuyé Richard Nixon, un républicain, aux élections de présidentielle de 1960, parce qu’il jugeait que son adversaire John F. Kennedy ne prenait pas suffisamment position sur le sort de la population afro-américaine.

Mais une fois à la Maison-Blanche, Kennedy et son frère Bobby, à qui il avait confié le poste de procureur général, ont commencé à élaborer les grandes lignes des droits civiques pour l’émancipation des Noirs.

Il s’exprimait sur le terrain

Les droits civiques ont été adoptés en 1965, mais les mauvais traitements envers les Noirs n’ont pas cessé pour autant. On était en 1974 lorsque Aaron a frappé le 715e circuit de sa carrière qui lui a permis de devancer Ruth.

Son coéquipier Phil Niekro, qui est décédé un mois avant lui, disait qu’il ne l’avait pas vu s’emporter. « Je suis sûr que c’est arrivé, mais s’il s’est fâché, il gardait ça à l’intérieur. » Aaron préférait s’exprimer avec son bâton.

Des circuits qui parlaient

Le grand Ted Williams, qui se disait et qui voulait être reconnu comme le plus grand frappeur de tous les temps, se souvenait d’avoir entendu pour la première fois un circuit d’Aaron.

Vous avez bien lu.

C’était lors d’un match de la Ligue des pamplemousses entre les Braves de Milwaukee et les Red Sox de Boston, en 1954.

La balle frappée par Aaron avait franchi la clôture au champ d’extérieur avant de poursuivre son envolée au-dessus de quelques rangées de roulottes et d’atterrir sur le toit du vestiaire des Red Sox.

Williams, qui ne jouait pas ce jour-là, était sorti en trombe à l’extérieur pour savoir qui avait frappé cette balle avec un son aussi bruyant.

Bonds a sa bénédiction

Vingt-deux ans plus tard (1976), Aaron terminait sa carrière avec les Brewers de Milwaukee avec 755 circuits au compteur. Son record a tenu jusqu’à ce que Barry Bonds le dépasse en 2007.

Aaron n’était pas à San Francisco le soir où Bonds a cogné son 756e circuit. Il n’avait pas regardé le match à la télévision non plus parce qu’il lui aurait fallu se coucher plus tard qu’à son habitude en raison du décalage horaire. 

La croyance populaire voulait qu’il n’accordait aucun mérite à Bonds contre qui reposait d’énormes soupçons d’usage de stéroïdes. Mais quelques jours plus tard, il avait félicité Bonds par l’entremise d’un message vidéo qui avait grandement plu à l’ancien joueur des Giants et à ses partisans.

En février dernier, Aaron a été questionné sur ces événements dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs à l’émission The Today Show, qui tient l’antenne au réseau NBC depuis 1952.

À l’animateur Craig Melvin qui lui demandait s’il considérait Bonds comme le roi des circuits, Aaron a répondu oui sans hésitation.

« J’ai connu son père [Bobby] et j’ai appris à connaître Barry avec le temps, a-t-il continué. 

« Il m’est difficile de digérer cette histoire et d’en venir à réaliser que Barry aurait triché. »

Interrogé ensuite à savoir si Bonds et les autres joueurs identifiés dans le rapport Mitchell comme ayant fait usage de produits dopants devraient être élus au Panthéon du baseball, Aaron a encore dit oui.

Surpris de sa réponse, son interlocuteur l’a relancé. 

« Il y a tellement de tricheurs au Temple de la renommée, a rétorqué Aaron. 

« Je ne vois pas pourquoi Bonds et les autres n’y seraient pas admis. »

Et vous, étiez-vous un tricheur ? lui a encore demandé Melvin.

« Je ne savais rien faire », a répondu Aaron avec un sourire.

Encore une chance !