/finance/business
Navigation

Des croupiers hors Québec pour Loto-Québec

La société d’État fait affaire directement avec une entreprise ayant recours à un paradis fiscal

Casinos en direct
Capture d’écran tirée du site web Quelques-uns des croupiers du Casino en direct de Loto-Québec. Ce sont, en fait, des employés d’Evolution, une entreprise suédoise. La grande majorité de ces travailleurs résident en Lettonie et en Géorgie.

Coup d'oeil sur cet article

Pour profiter de la forte demande pour les jeux de hasard en ligne, Loto-Québec offre son Casino en direct en utilisant des croupiers hors Québec fournis par une firme active dans un paradis fiscal.

En 2019, Loto-Québec a signé un contrat avec la compagnie suédoise Evolution, visant à bonifier son service de jeux en ligne. Les joueurs peuvent jouer en temps réel au black jack, au poker, à la roulette ou encore au baccara sur le site de la société d’État, et c’est une personne qui distribue les cartes ou lance la bille. 

Cette offre de casino en ligne est actuellement moussée dans des publicités de la société d’État, pendant que ses autres casinos sont fermés.  

« C’est un produit apprécié auprès de la clientèle. D’ailleurs, afin de nous ajuster à la demande, nous avons bonifié l’offre de casino en direct », a indiqué Renaud Dugas, porte-parole de Loto-Québec. 

  • Écoutez la chronique économique d’Yves Daoust, directeur de la section Argent du Journal de Montréal, sur QUB radio:

Malte et les Paradise Papers

Or, Le Journal a appris que le fournisseur de Loto-Québec, bien qu’officiellement suédois, déclare la plus grande partie de ses revenus à Malte, un pays européen à la fiscalité avantageuse.  

Le taux effectif d’imposition de cette entreprise s’établissait à seulement 4,8 % en 2019, selon le rapport annuel 2019. C’est d’ailleurs avec une filiale maltaise de cette entreprise, du nom de Evolution Malta Limited, que Loto-Québec fait directement affaire, nous a confirmé M. Dugas. 

Malte apparaît dans quatre listes distinctes de paradis fiscaux citées par le ministère des Finances du Québec dans un mémoire déposé en 2015 lors de la Commission des finances publiques sur les paradis fiscaux.  

Le pays s’est retrouvé dans l’embarras lorsque la journaliste Daphné Caruana Galizia y a été assassinée en 2017 alors qu’elle enquêtait sur une affaire de corruption aux plus hauts échelons de l’État. 

Le Tax Justice Network classait Malte en 2020 parmi les juridictions les plus opaques de la planète. 

Ce n’est pas tout, car le grand patron d’Evolution, Martin Olof Carlesund, apparaît lui-même dans les Paradise Papers, une vaste fuite de données confidentielles mise à jour par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Carlesund figure comme administrateur de plusieurs entreprises à Malte, selon les données de l’ICIJ. 

Evolution emploie environ 162 personnes au Canada. C’est en Géorgie et en Lettonie, deux ex-républiques soviétiques, que travaillent 5440 des quelque 7000 employés d’Evolution.  

Le syndicat indifférent

Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui est responsable des croupiers chez Loto-Québec, n’était pas vexé la semaine dernière par le fait que Loto-Québec faisait appel à des travailleurs à l’extérieur de l’organisation. Actuellement, plus de 4000 salariés ont temporairement été remerciés en raison de la fermeture des établissements de jeux. 

« Nous n’avons pas les installations pour le faire », a souligné au Journal Jean-Pierre Proulx, conseiller syndical au SCFP.

« C’est un couteau à deux tranchants. Nous n’avons pas vraiment l’intention de pousser pour du casino en ligne avec un croupier comme cela », ajoute-t-il, préférant miser sur les établissements physiques et non sur le web afin de limiter les pertes de postes à long terme si le produit gagne en popularité. « Pour nous autres, les tables électroniques, c’est quelque chose qui n’est pas bon pour nous », dit-il. 

Loto-Québec dit avoir choisi de faire affaire avec un fournisseur externe « afin de réduire les coûts et pouvoir bonifier l’offre de jeux en partageant les tables ». La direction affirme ne pas avoir identifié d’entreprise québécoise offrant ce type de produit. 

Enquête

Loto-Québec n’est pas la seule société d’État canadienne à faire affaire avec Evolution pour ses services de casino en ligne. Les sociétés d’État de la Colombie-Britannique et de l’Ontario lui ont aussi passé des contrats. 

Questionnée sur ses démarches avant de choisir ce fournisseur, Loto-Québec a répondu que cette compagnie a été l’objet d’une enquête de la Sûreté du Québec et qu’elle a reçu l’autorisation de l’Autorité des marchés publics.  

« De plus, le régulateur en Colombie-Britannique, la Gaming Policy and Enforcement Branch (GPEB), a aussi enquêté sur ce fournisseur, avec des résultats positifs », a précisé M. Dugas, assurant que tous les revenus provenant des joueurs québécois revenaient à la société d’État. 

Loto-Québec assure que les données relatives aux comptes clients « demeurent hébergées au Québec dans les centres de données de Loto-Québec ». Evolution n’a pas répondu aux questions du Journal

–Avec la collaboration d’Andrea Valeria 

EVOLUTION EN QUELQUES CHIFFRES  

Profits en 2019 

  • 149,7 millions d’euros (231 M$ CA)  

Taux d'imposition en 2019 

  • 4,8 %  

Proportion des employés à l’extérieur du Canada 

  • 97,7 %  

Source : rapport financier de la compagnie