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Vivre avec l’agonie de la défaite

Canadiens contre Sénateurs
Photo Pierre-Paul Poulin D.J. Smith savait dans quoi il embarquait le jour où il est devenu entraîneur en chef des Sénateurs.

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Les entraîneurs en chef de la Ligue nationale de hockey s’estiment privilégiés de pouvoir exercer leur métier dans le meilleur circuit du monde. Mais ils n’ont pas tous la chance de diriger des équipes de premier plan. C’est rare qu’un nouveau venu se retrouve derrière le banc d’une formation d’élite.

D.J. Smith savait dans quoi il embarquait le jour où il est devenu entraîneur en chef des Sénateurs d’Ottawa. À sa première saison l’an dernier, les Sénateurs ont terminé avant-derniers au classement général. Mais leur fiche n’était pas si mal, si on peut dire, comparée à celle des Red Wings de Detroit, qui faisaient réellement pitié.

Avec leur victoire aux dépens du Canadien hier soir, les Sénateurs montrent seulement deux victoires à leurs 11 premiers matchs. C’est le même nombre que les Red Wings, qui sont dirigés par Jeff Blashill depuis six ans.

Protéger les jeunes

Depuis quelques jours, des journalistes établissent un parallèle entre la présente édition des Sénateurs et leur première mouture, qui avait encaissé 70 défaites en 84 matchs lors de la saison 1992-1993 pour un total de 24 points, tout comme les Sharks de San Jose, dont c’était la deuxième saison d’existence.

Deux ans plus tôt, les Nordiques avaient terminé en dernière place avec 31 points. C’était la saison du retour de Michel Bergeron à Québec, après deux saisons à New York.

L’ancien entraîneur suit ce qui se passe à Ottawa.

« Les Sénateurs misent sur des joueurs qui ont du potentiel. Mais tu ne dois pas leur faire mal », dit-il. 

« Tu ne peux pas les entourer avec des joueurs en fin de carrière qui n’ont plus rien à prouver. Ils n’ont pas besoin de gardiens d’enfants. Ils ont cinq entraîneurs qui s’occupent d’eux. »

Bergeron fait référence au défenseur Braydon Coburn, vainqueur de la coupe Stanley avec le Lightning de Tampa Bay l’an dernier. Les Sénateurs l’ont acquis dans une transaction pendant l’entre-saison, mais ils ont soumis son nom au ballottage cette semaine.

On a vu la même chose chez le Canadien au cours des dernières saisons. Les mouvements de personnel étaient nombreux. C’est le lot des équipes qui tirent de la patte.

Journée irréelle

En 1989, les Rangers de Michel Bergeron se battaient avec les Penguins de Pittsburgh pour le deuxième rang de leur division, avec deux matchs à jouer, lorsque Phil Esposito a annoncé à Bergeron qu’il le relevait de ses fonctions.

C’était le 1er avril, un samedi.

J’étais au Forum ce matin-là quand la nouvelle nous est parvenue à Montréal. Pat Burns a cru à un poisson d’avril.

Dès le lendemain, Marcel Aubut et Martin Madden, qui avait succédé à Maurice Fillion au poste de directeur général des Nordiques, ont communiqué avec Bergeron pour préparer son retour à Québec.

Content de rentrer à la maison

Rien ne pressait pour Bergeron. Il avait encore un contrat valide avec les Rangers et il aurait pu se donner du temps pour étudier ses perspectives d’avenir. 

Bobby Clarke, qui était devenu directeur général des North Stars du Minnesota après avoir été congédié par les Flyers de Philadelphie, l’a appelé.

« Tout le monde me disait d’attendre [avant d’accepter l’offre des Nordiques] », raconte Bergeron.

A-t-il hésité ?

« Ça s’est fait très rapidement », répond-il.

« Pierre Lacroix, qui était mon agent, m’avait dit que je ne lui avais pas donné la chance de négocier. Mais ma famille et moi étions emballés à l’idée de retourner à Québec. Je me croyais en mesure de remettre l’équipe sur les rails avec l’aide de Guy Lapointe et d’Alain Chainey.

« On avait les meilleures intentions du monde. »

Rattrapé par la réalité

Bergeron a passé un bel été. Mais l’automne venu, la réalité l’a frappé en pleine face.

« Après la première semaine du camp d’entraînement, ma femme m’a dit : Me semble que tu n’es pas aussi peppé. Quand j’ai vu que Guy Lafleur, qui était mon quatrième ailier droit à New York, était mon premier ailier droit à Québec, j’ai su que la saison serait difficile. »

Peter Stastny et Michel Goulet ont demandé à être échangés. Les Nordiques ont obtenu en retour des joueurs qui n’ont fait que passer. 

Joe Sakic était le meilleur joueur du club. Les meilleurs espoirs, du moins ceux qui ont joué régulièrement cette saison-là, étaient Marc Fortier, Steven Finn, Jeff Brown et Bryan Fogarty.

Les défaites se sont accumulées pour atteindre le chiffre de 61 en 80 matchs (12-61-7).

« Les amateurs me croyaient capable de marcher sur les eaux à Québec », reprend Bergeron.

Mais il y a peu de miracles.

« Une sensation terrible nous envahit quand on ne gagne pas, dit Bergeron. On se remet en question. Je me privais de sortir et d’aller au restaurant. On vivait avec nos malheurs. On était portés au découragement. 

« Mais je n’avais rien à reprocher à mes joueurs. Ils se battaient comme des chiens à tous les matchs. Nos défaites n’étaient pas attribuables à un manque d’effort. Mais quand tu es dans la Ligue nationale, le manque de ressources ne pardonne pas. »

Bergeron retient un point de cette saison cauchemardesque.

« Les partisans et les médias ont été corrects à mon endroit, se souvient-il. Ils n’ont jamais dit qu’on devait me mettre dehors. »

Combien d’années ?

Les dirigeants des Sénateurs vivent la même situation.

Pour le moment, l’espoir repose sur les épaules de Thomas Chabot, Brady Tkachuk et Tim Stüzle. L’organisation aura besoin d’autres jeunes joueurs de talent et de temps pour se repositionner.

L’opération demandera encore un certain nombre d’années. Il faut souffrir avant de devenir des gagnants.

D.J. Smith et son patron Pierre Dorion en savent maintenant quelque chose.