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«Défis et vents de face du nationalisme économique québécois»: entretien avec Pascal Leduc

Pascal Leduc
Photo courtoisie Pascal Leduc

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La pandémie, on l’a constaté de bien des manières, amène nos pays à redécouvrir le rôle de l’État comme gardien et promoteur du bien commun. On parle désormais ouvertement du nationalisme économique. Mais comment le définir? Pour en parler, je me suis entretenu avec Pascal Leduc, entrepreneur, fondateur de sa propre boîte de consultation, et essayiste.


La présente crise, la plupart en conviennent, revalorise le rôle de l’État comme gardien de l’intérêt collectif. Considérez-vous que le gouvernement du Québec est à la hauteur de sa mission, en ce moment?

On ne pourra accuser le gouvernement du Québec de rester les bras croisés dans la crise actuelle. D’une initiative un peu précipitée et réactive, le Panier Bleu est en train de devenir une initiative structurante permettant à des marchands québécois de profiter d’un corridor électronique québécois. Ainsi, plutôt que de se contenter uniquement d’observer la multiplication des sites de commerce transactionnels qui ne permettront peu ou pas à nos marchands d’accroître leur visibilité et leur pertinence face aux Amazon et compagnie, on offre une «véritable alternative aux géants mondiaux du commerce en ligne.» Bien entendu, tous les produits vendus ne sont pas 100% québécois, le site n’est pas un vecteur d’une utopique autarcie économique, mais plutôt une vitrine conviviale pour ceux qui veulent encourager un marchand de chez nous et s’assurer que les dollars dépensés créent de la valeur et de l’emploi ici. De plus, au risque de généraliser, on peut croire que nos marchands locaux offrent fort probablement une meilleure visibilité et disponibilité aux produits d’ici que les plateformes internationales. Ce qui ne signifie pas que le Panier Bleu est une panacée et qu’il est à l’abri de critiques légitimes. Néanmoins, nos commerçants y trouveront une source précieuse de revenus et de profits afin de survivre à la crise et potentiellement d’attirer des investisseurs intrigués par leur succès en ligne et leur résilience. Par effet induit, en remontant la chaîne d’approvisionnement, il en ressort que nos producteurs et manufacturiers québécois pourraient bénéficier de la popularité croissante du Panier Bleu et de ses commerçants pour y écouler leurs produits alors que le réseau de distribution traditionnel, avec Walmart en tête, sert la vis à ses fournisseurs en imposant des frais additionnels pour accéder à leur réseau. 


Y a-t-il d’autres chantiers urgents?

Un autre chantier urgent sera celui des médicaments. C’est connu, près de 75% des médicaments prescrits au Canada sont des génériques importants (diabètes, antidépresseurs, antibiotiques) qui sont majoritairement importés d’Asie. Au cours de la dernière décennie, pendant que nos gouvernements cherchaient des moyens légitimes pour faire baisser les coûts des médicaments, les pharmaceutiques ont transféré leur production ailleurs afin de réduire leurs coûts et protéger leurs marges bénéficiaires. Ce phénomène n’est pas uniquement québécois ou canadien, mais il a eu un impact significatif sur notre capacité industrielle, sur la fragilité de notre chaîne d’approvisionnement et notre dépendance à l’étranger. Avec la COVID, cette carence est visible et accablante alors que les pays où les producteurs du vaccin sont installés, les États-Unis et l’Europe occidentale, se serviront d’abord et nous expédieront les quantités restantes. C’est donc un échec pour notre premier ministre Trudeau qui réclamait, en septembre dernier, une meilleure concertation des acteurs internationaux parce que «le seul moyen de réaliser ce changement est de le faire ensemble, en nous défendant les uns les autres, quelles que soient les lignes dessinées sur des cartes.» Plus les jours avancent, plus l’objectif du gouvernement Trudeau d’avoir des vaccins pour tous d’ici septembre apparaît improbable. À cet effet, le Canada est dans le même bateau que la Russie, le Mexique et le Brésil, des pays ayant en commun des dirigeants ayant fait des démonstrations de déni à plus ou moins grande échelle. Devant l’incapacité actuelle du fédéral et la faiblesse de notre industrie locale, des voix s’élèvent pour réclamer du leadership en la matière. On constate en effet que la crise sanitaire a révélé des faiblesses qui ne disparaîtront pas après le virus ou avec un simple changement de gouvernement, bien au contraire. Les questions de contenu québécois dans nos appels d’offres de médicaments, le soutien à la R&D, le maintien de stocks minimums d’ingrédients critiques... plusieurs éléments sont à revoir non pas pour enrichir les pharmaceutiques, mais pour assurer la sécurité nationale. Il faut aussi se rappeler que les grands manufacturiers de cette industrie sont généralement derrière la fabrication de médicaments en vente libre en pharmacie, des produits pour traiter nos problèmes de santé mineurs et ponctuels. Ceux-ci tiennent les patients loin d’un système de la santé sous pression. Le Canada n’est malheureusement pas un pays innovateur quant à la mise en marché et la disponibilité de ces produits pour le bénéfice de ses citoyens. La lenteur et le manque de transparence de l’appareil règlementaire de Santé Canada et de l'INESSS, organisme unique au Québec, sont souvent pointés du doigt. C’est donc tout un système qui est à revoir et où le Québec doit jouer un rôle de leadership en bâtissant sur les cendres du laisser-aller du gouvernement Trudeau et des précédents.


La question des identités culturelles ne disparaît pas avec la pandémie. Quel est, selon vous, le rôle de l’État dans ce domaine?

Le troisième chantier qui émerge est celui de la langue française comme langue du travail. Il est même assez probable que sa réapparition dans l’actualité coïncide avec ce désir des Québécois de se réapproprier des pans importants de leur économie et de l’importance conséquente de l’intégration des entreprises dans leur milieu. On dénonce de plus en plus les entreprises n’utilisant que des communications en anglais et faisant fi des lois québécoises. On s’inquiète de l’anglicisation bien documentée du centre-ville de Montréal où des employés hésitent à parler notre langue sous crainte de représailles sous forme d’injures. Les fonctionnaires fédéraux du Québec disent récemment vivre une «insécurité linguistique» tout aussi inconfortable. On attend par conséquent une réforme de la loi 101 musclée et adaptée à ces défis. 

Pourtant, face à l’implantation éventuelle de celle-ci, le gouvernement du Québec sera confronté à des vents de face. Premièrement, le milieu des affaires est généralement froid face aux initiatives de promotion de la culture locale et de sa langue, peu importe son état précaire réel. Alors qu’on prête souvent faussement au milieu des valeurs conservatrices, son comportement est fréquemment plus proche de la gauche internationaliste. Par exemple, on y applaudit l’intention du gouvernement fédéral d’accueillir 400 000 immigrants par an dès l’an prochain alors que le Québec peine à en intégrer 40 000. La disponibilité d’une main-d’œuvre bon marché et souvent surqualifiée est bien plus importante que le maintien du tissu social pour une entreprise étrangère au concept de patrie, quitte à ce que bon nombre de ces nouveaux arrivants soient pris en otage et subissent les carences de notre programme de francisation, les désalignements entre besoins et disponibilité de main-d’œuvre et les faibles capacités d’intégration de la société d’accueil. Signe que ce mouvement n’est pas unique au Canada, même s’il est particulièrement inquiétant pour une culture d’accueil fragile et en situation minoritaire, des penseurs et même des agences de communication internationales offrent une révision conséquente du concept de culture d’entreprise afin que celui-ci aille dans le sens de l’histoire programmée d’avance. À cet égard, on peut lire une publication partagée par un directeur de la Banque de développement du Canada sur LinkedIN nous enseignant en manchette que «le lieu de travail du futur (proche) sera diversifié, inclusif et de plus en plus représentatif de la société actuelle», tout en nous prévenant plus tard que la prédominance d’une culture d’entreprise (ou la capacité d’intégration dans l’équipe) est maintenant d’ordre criminel, car «il s’agit d’une déclaration discriminatoire, car elle implique que l’entreprise souhaite être entourée de personnes qui nous ressemblent ou qui pensent comme nous» et qu’essentiellement, la diversité, c’est «l’ensemble des différences démographiques humaines». Quelle sera la place du français langue de travail dans une telle culture? On passe d’un modèle d’entreprise représentative de son milieu à une entreprise devant viser la diversité dans toutes ses nuances humaines possibles, fort possiblement avec l’anglais comme vecteur. 


Le gouvernement fédéral ne participe-t-il pas activement à l’imposition de ce nouveau paradigme?

En effet, loin de la une des médias, le fédéral et ses organismes continuent aussi d’ignorer l’urgence linguistique en milieu de travail. Sautant autant sur l’occasion de promouvoir le mythe du Canada postnational et de «réinventer le futur et d’œuvrer ensemble pour un avenir meilleur», le gouvernement Trudeau et son ministre de l’industrie (alors Navdeep Bains) ont lancé un nouveau défi 50-30 pour formaliser la diversité telle qu’ils l’idéalisent sur les conseils d’administration d’organismes et d’entreprises au Canada. Ce programme vise la présence de 50% de femmes et 30% de minorités diverses à la haute direction et sur les conseils d’administration des entreprises et organismes au Canada. Le fédéral confirme le lancement de ce défi avec l’aide de groupes de pression triés sur le volet et selon des critères idéologiques bien précis. Cette initiative aurait pu avoir du mérite si elle ne «réinventait pas le futur» en réécrivant l’histoire pour des fins idéologiques observables d’entrée de jeu sur le site du programme, alors que l’on nous avise que «les responsables du programme et les participants reconnaissent que les Premières Nations, les Inuits et les Métis sont les peuples fondateurs du Canada...» Le dépliant officiel qui suivra offre une définition moins exclusive des peuples fondateurs, mais on aura compris que les groupes militants vivant de subventions fédérales auront déjà pris note de cette condition sine qua non à toute forme de participation et de mise en valeur de leur cause. Sur ces nouvelles bases, éliminant le Québec ou le Canada français d’alors de la courte liste pourtant officielle des peuples fondateurs, on dit donc viser «l'atteinte d'une proportion considérable (30%) des autres groupes sous-représentés au sein des conseils d'administration et des équipes de la haute direction, notamment les personnes racialisées, les personnes handicapées (y compris celles qui ont une incapacité invisible ou épisodique) et les membres de la communauté LGBTQ2.» Citant des études américaines et britanniques s’appuyant sur des profils démographiques et un passé colonial qui nous sont étrangers, on en vient à une conclusion qui devra s’appliquer au Canada: «la diversité en milieu de travail est un atout.»


Au concept de diversité, vous semblez préférer le concept de représentativité, je me trompe?

Le ministre sortant Bains, nous donnant ce programme en héritage, termine son communiqué Le Défi 50-30: Votre avantage, la diversité! avec un élan prophétique, en prédisant que «les mesures que nous prenons aujourd'hui définiront l'avenir de vos industries, et nous aideront à édifier des milieux encore plus diversifiés que par le passé». Il dit s’appuyer fortement sur ses alliés, les groupes de pression et organismes militants partenaires, pour solliciter leur réseau et ainsi sensibiliser les entreprises et organismes. En sollicitant des dirigeants de nos entreprises, ils devront convaincre ceux-ci de voir le monde avec des définitions d’identités avec lesquelles la grande majorité des Québécois ne sont pas familiers. On a passé l’étape de la légitime sensibilisation et du soutien pertinent à l’égalité des chances, on passe au reformatage. De plus, en parcourant la liste des groupes de pression participants et inscrits sur le site gouvernemental comme prosélytes du défi 50-30, on ne pourra se consoler en imaginant leur sensibilité au sujet de la différence québécoise francophone et de sa précarité sur notre continent. Près de 50% de ces groupes de non-élus n’offrent aucune information en français. Et n’oublions pas que ceux qui voudraient les joindre doivent d’abord se conformer aux diktats du programme. Comme l’ont fait La Gouvernance au Féminin, Le Réseau interuniversitaire québécois pour l'équité, la diversité et l'inclusion, le prévisible Concertation Montréal et l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. Est-ce que les membres ce dernier se donneront pour mission de métamorphoser la composition de leur force de travail selon les objectifs du défi 50-30? Car bien qu’il soit tout à fait légitime de questionner un conseil d’administration ou un environnement de travail uniforme ou caractérisé par une majorité d’hommes au profil similaire, ne devrions-nous pas chercher conséquemment une meilleure représentativité au sein de l’entreprise? Faut-il vraiment abandonner le travail vers la réelle représentativité pour viser la diversité fantasmée servant de paravent au bulldozer idéologique du défi 50-30? C’est qu’on remarque que ce concept de représentativité est souvent interchangé avec celui de diversité à qui mieux mieux, alors que les définitions et les intentions sont différentes. Par exemple, cherchant la représentativité au sein des membres de la direction de nos entreprises québécoises, il serait légitime d’utiliser la méthode simple du ministère de l’industrie canadien et lancer un programme visant que 80% des membres de de la direction et de CA basés au Québec soient des Québécois francophones, avec un ratio 50/50 hommes et femmes. On entendrait fort probablement les cris unis du gouvernement Trudeau et de ses groupes militants jusqu’en Islande. Et ce serait pourtant pertinent et structurant, particulièrement au sein des entreprises et organismes fédéraux basés chez nous, ceux que le gouvernement Trudeau refuse toujours de soumettre à la Charte de la langue française, pour le bien des employés comme des citoyens ne pouvant être certains d’être servis en français par le gouvernement fédéral et des entreprises sous sa charte au Canada. Évidemment, nulle mention de ceci dans le défi 50-30 disant vouloir «améliorer l'équité au sein des entreprises».


À travers cela, n’est-ce pas le français qu’on en vient à oublier?

Pour le moment, donnons le crédit au gouvernement Trudeau et aux auteurs du défi, car il est probable que cet effort ne rencontre aucune opposition au Canada, terre de la morale supérieure. On s’insurgera effectivement très peu que cette initiative manipule l’histoire réelle, et qu’on instrumentalise encore les Premières Nations pour des visées idéologiques alors qu’on continue de maintenir l’omerta sur la question de la discrimination institutionnelle séculaire du gouvernement fédéral à leurs dépens avec sa Loi sur les Indiens de 1876. Pour en témoigner, il fallait lire la dirigeante de la filiale canadienne d’une grande entreprise manufacturière célébrer le lancement de ce projet et ses visées sur les réseaux sociaux avec le concours bienveillant de sa collègue américaine qui félicite ces Canadiens de vivre des «moments si excitants». Déjà, les subalternes «aiment» ces postings. Ironiquement, parce que le réel finit parfois par se moquer de ceux qui tentent de l’effacer, il sera intéressant de voir la réaction du nouveau ministre François-Philippe Champagne devant ce défi 50-30 lancé tout récemment par son prédécesseur. Est-ce que le ministre québécois se lèvera pour réhabiliter sa patrie comme peuple fondateur dont la langue est en danger au Québec et au Canada, pour dénoncer son absence dans cette initiative de son ministère et pour promouvoir la présence de Québécois francophones dans les CA et organismes au Canada? 

Pour communiquer avec les responsables du programme: Defi50-30Info@canada.ca