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Le Boss, sa Jeep et le centre mythique de l’Amérique

Le Boss, sa Jeep et le centre mythique de l’Amérique
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Une publicité remarquée du Super Bowl souligne le défi d’amener les Américains à se rassembler près d’un juste milieu dans un pays polarisé et divisé.

Le Super Bowl, ce n’est pas seulement le point culminant de la saison du football américain, c’est aussi l’équivalent des Oscars pour les publicitaires. Pour rejoindre l’une des plus grandes audiences de l’année à la télévision, les grandes marques sont prêtes à dépenser des fortunes et les «Mad Men» des grandes agences de publicité n’hésitent pas à jouer avec les sentiments de l’audience massive de ce grand jour et à toucher les sujets les plus controversés. Cette année ne faisait pas exception. 

La pub la plus remarquée a sans doute été celle de Jeep, qui a vaincu la résistance légendaire du «Boss» du rock américain, Bruce Springsteen, à s’associer à des marques commerciales pour produire une annonce sur le thème de la recherche d’un centre mythique dans une société tellement polarisée et divisée qu’on ne sait plus très bien si on peut encore parler d’une seule société. 

Esthétiquement parlant, c’est très réussi. Il faut aussi être notoirement insensible pour ne pas ressentir un petit frisson à la vue de ce rocker mélancolique, Born in the USA, qui se promène avec son chapeau de cowboy sur sa vieille jeep dans les paysages à l’horizon infini qui entourent cette minuscule chapelle située au milieu de nulle part au Kansas, exactement au centre géographique de ce qu’on appelle aux États-Unis les «Lower 48». 

Un message politique

Le message politique est clair. Après quatre ans avec à leur tête un président qui n’a jamais fait le moindre effort pour chercher un terrain d’entente autre que le ralliement autour du culte de sa personnalité, après des décennies de polarisation croissante et de guerres culturelles à n’en plus finir et, qui plus est, après une année interminable où un virus meurtrier les a forcés à se distancer, même au Super Bowl, les Américains éprouvent le besoin de se regrouper. 

À droite comme à gauche, en ville comme en régions, les Américains ne cachent pas ce désir de retrouver ce qu’ils ont en commun, de regagner ce centre mythique, où ils pourraient retrouver la solidarité qui leur a permis d’accomplir de grandes choses dans un passé non moins mythique. Ce n’est pas pour rien que Joe Biden, le prototype du politicien centriste, a eu la faveur de l’électorat en novembre dernier. Ceux qui l’ont choisi pour briguer les couleurs de leur parti savaient fort bien qu’un candidat franchement campé à gauche n’irait pas chercher les rares électeurs qui s’accrochent encore au point de bascule entre les deux partis.

Le problème, qu’on peut facilement comprendre quand on observe les réactions à la pub de Jeep – surtout à droite, mais aussi à gauche –, c’est que presque tout le monde pense y être déjà, au centre. Tout le monde pense que ce sont les autres qui doivent faire un effort pour les rejoindre. 

À droite, on réagit vivement à voir un rocker ouvertement anti-Trump, qui était allé jusqu’à dire qu’il quitterait peut-être son pays si Trump gagnait un deuxième mandat, prôner un message d’unité. À gauche, on se demande pourquoi le symbole de l’unité doit être une chapelle chrétienne sise au milieu d’une région plutôt monochrome.

Réalités et mythes du centre géographique et culturel

Il y a quelque chose de très fort dans ce mythe du milieu géographique du pays. C’est en bonne partie la frustration de ceux qui s’identifient au «fly-over country», ce grand vide qui sépare les régions côtières cosmopolites, qui a permis à Donald Trump de s’imposer. Tant géographiquement que symboliquement, c’est là que se trouvent les «Forgotten Americans» sur qui Trump comptait pour l’appuyer dans sa quête d’une grandeur renouvelée pour l’Amérique.

C’est au cœur de cette plaine mythique que se trouvent les non moins mythiques valeurs de l’Amérique profonde que la droite et l’extrême-droite sont convaincues de défendre, contre les assauts du cosmopolitisme et du globalisme des côtes, trop faibles remparts contre un monde menaçant.

Pourtant, c’est aussi là que se trouvent les forces vives de l’opposition à la vision de l’Amérique monochrome et rétrograde que cherche à promouvoir le chef incontesté du Parti républicain. C’est dans le «fly-over country» – à Ferguson, Minneapolis ou Houston, entre autres – que les épisodes les plus chauds des revendications des groupes minoritaires ont eu lieu récemment. 

Le centre politique est-il encore possible?

Parmi les symboles habilement représentés dans la publicité de Jeep, il y a celui de la route. Normal pour vendre un véhicule mais, en politique américaine, il y a un dicton bien connu qui dit qu’on ne trouve rien, au milieu de la route, que des lignes jaunes et des bestioles mortes. On ne répétera jamais assez que le système politique américain est conçu pour encourager la recherche du compromis.

Pourtant, on peut se demander s’il est vraiment possible de parvenir à un compromis quand l’extrême-gauche et l’extrême-droite définissent leurs valeurs et leurs préférences comme des absolus fermés à toute forme de compromis. Le problème est qu’il n’y a pas d’équilibre entre ces extrêmes. Si les voix extrémistes de la gauche sont en marge du pouvoir, celles de l’extrême-droite sont pleinement en contrôle d’un des deux grands partis. 

Il n’y a pas de «juste milieu» à trouver ou de compromis possible entre ceux qui cherchent à trouver des solutions pragmatiques aux problèmes de l’heure et ceux qui construisent une réalité parallèle pour promouvoir le culte de la personnalité de leur leader. 

Il n’y a pas de juste milieu entre ceux qui défendent la plus élémentaire justice sociale et ceux qui refusent ce progrès. Il n’y a pas de juste milieu entre ceux qui cherchent une société inclusive où toutes les identités ont leur place et ceux qui se font un point d’honneur de parader avec le drapeau confédéré, les capuchons blancs du KKK ou qui sont tatoués de symboles nazis. 

Il n’y a pas de juste milieu entre ceux qui réclament le droit absolu de se faire justice eux-mêmes par les armes et ceux qui réclament le droit de vivre sans la peur de leur voisin ou du genou d’un agent de la paix. 

Il n’y a pas de juste milieu entre ceux qui réclament une justice égale pour tous et ceux qui défendaient la totale impunité de leur président quand il était au pouvoir et allèguent aujourd’hui qu’il est à l’abri de toute responsabilité pour ses actions parce qu’il n’est plus président. 

Il n’y a pas de juste milieu entre une coalition pour une politique saine, qui réunit des conservateurs comme William Krystol et des progressistes comme Bernie Sanders, et un parti fermé à tout débat d’idées, défini essentiellement par sa loyauté envers le «Dear Leader».

Finalement, il est illusoire de s’attendre à rassembler dans un juste milieu ceux qui se croient pleinement justifiés de se faire justice à eux-mêmes en lançant des briques ou des cocktails Molotov dans les vitrines au nom de la justice raciale ou en prenant d’assaut le Capitole en brandissant des symboles racistes ou nazis pour remettre au pouvoir un président qu’ils vénèrent et dont ils refusent d’accepter la défaite.

Le centre est encore loin

Dans l’annonce de Jeep, il paraît bien long, le chemin à parcourir pour en arriver au milieu. Ce n’est pas faux. Les réactions à la publicité de Jeep à gauche et à droite en disent long sur la difficulté d’y parvenir. Les non-chrétiens et les athées ont légitimement raison de se demander pourquoi on les invite à rejoindre un centre qui se trouve dans une chapelle chrétienne, mais le message prend néanmoins la peine de souligner que celle-ci est ouverte à tous ceux qui souhaitent s’y recueillir comme bon leur semble. 

À droite, on insiste encore pour dire que les 74 millions d’électeurs pour Trump méritent d’obtenir tout ce qu’ils veulent, sans égard au fait qu’ils ont bel et bien perdu l’élection. On se rabat sur le fait que pendant les quatre ans de la présidence Trump, la légitimité de ce président a été mise en cause par les «élites» de gauche – dont faisait évidemment partie des vedettes progressistes comme Bruce Springsteen – pour valider les mensonges colportés par Trump et ses disciples. 

Parmi les millions d’Américains qui sont convaincus que seul Donald Trump peut exercer légitimement les pleins pouvoirs sur leur pays imaginaire, ils seront nombreux à remiser leur Jeep au garage pour un temps, sinon à s’en débarrasser avec fracas, pour protester contre ce message qui ose les appeler à renoncer à leurs convictions aussi profondes que nocives.

C’est un bien beau message que celui que souhaitaient partager le vieux rocker du New Jersey et le fabricant de son véhicule tout-terrain – deux icônes de la culture populaire américaines marquées par le passage du temps –, mais ce n’est pas demain la veille que les Américains de tous horizons s’entasseront dans cette petite chapelle du Kansas dans l’esprit de réconciliation qu’ils appellent de leur vœux.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et responsable de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM.