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Moi, homme blanc aisé, exproprié culturel

Drapeau LGBT LGBTQ+ Fierté gaie
Photo Adobe Stock

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Je n’ai définitivement compris l’appropriation culturelle que récemment, quand le mouvement «Ça va bien aller» s’est approprié l’arc-en-ciel.

Ce qui était auparavant le drapeau de la fierté gaie est apparu du jour au lendemain à toutes les fenêtres en signe de soutien collectif dans la tristesse du confinement covidien. 

HEUREUX, MAIS IRRITÉ

J’étais heureux que les gens aient trouvé le moyen de se communiquer, sans se parler, la motivation pour traverser le désert social créé par la distanciation physique. Je trouvais charmante cette idée du bon côté du temps pluvieux, qui rappelait aussi, avec une certaine autodérision, le déni («vivre dans un monde d’arcs-en-ciel et de licornes»).

Mais j’étais irrité. Je ne savais pas trop pourquoi, mais je l’étais quand même. Comme je ne tolère pas de ne pas savoir, j’ai creusé. J’ai bientôt compris que c’était en lien avec le fait que le drapeau arc-en-ciel était pour moi le symbole des luttes LGBTQ+. 

UNE CICATRICE DE GUERRE

C’était un rappel de ce que d’autres avaient dû faire pour que ma génération puisse vivre ses amours librement. L’équivalent d’une cicatrice de guerre que tous les LGBTQ+ s’identifiant à ces luttes porteraient sur leur esprit.

De là mon envie de crier à tous ceux qui utilisaient l’arc-en-ciel: «Qu’avez-vous fait pour vous donner le droit d’arborer ce symbole? Avez-vous souffert? Vous êtes-vous battus? De quoi pouvez-vous être fiers – à part de rester chez vous?»

CE QUI N’APPARTIENT À PERSONNE

Toute l’appropriation culturelle est là. 

Le concept m’a toujours semblé problématique parce qu’il fait un vol de ce qui n’en est pas un: ce qui n’appartient à personne ne peut être volé. Le drapeau arc-en-ciel, créé par le militant gai Gilbert Baker en 1978, n’a jamais appartenu à qui que ce soit. S’en servir, ce n’est donc pas le voler.

Mais parce que j’y ai développé un sentiment d’appartenance, je m’en suis senti exproprié. J’encourage n’importe quel représentant de la diversité sexuelle et de genre à le brandir fièrement; je décourage n’importe qui d’autre de le faire.

S’APPROPRIER POUR BLÂMER LÉGITIMEMENT

Quand je réfléchissais l’appropriation culturelle avant de l’avoir vécue, je la comprenais imparfaitement. Mais la solution que j’y voyais n’a pas changé. 

Le problème, c’est que, si je voulais faire procès à ceux qui utilisent l’arc-en-ciel actuellement, je ne le pourrais pas. Si Gilbert Baker l’avait breveté et en avait légué les droits aux LGBTQ+ seulement, je pourrais. J’aurais le moyen de redresser le tort que je considère subir.

Le problème est donc dans la non-appropriation des fruits de l’effort humain. Il en est un de sous-judiciarisation. Le juridique étant l’application du politique, c’en est aussi un de sous-politisation. 

C’est ce qui arrive quand on se contente de parler de «propriété collective», sans réaliser que c’est s’éviter de statuer sur ceux qui peuvent légitimement utiliser quelque chose – et donc en blâmer d’autres légitimement. 

La solution: brevetons.