/sports/others
Navigation

Le reporter québécois qui a suivi les alpinistes dans leur ascension du K2

Richard Chartier avait suivi les exploits des grimpeurs en direct du camp de base

Expédition K2 198-1988
Photo courtoisie Des alpinistes dans l’ascension du K2.

Coup d'oeil sur cet article

Âgé d’une trentaine d’années à l’époque et loin d’être préparé à une expédition d’envergure, le journaliste Richard Chartier s’était lancé dans une véritable aventure le menant tout droit au K2 durant l’hiver. Retour sur une expérience aussi invraisemblable qu’enrichissante. Celle qui marque une vie. 

• À lire aussi: L’histoire se souvient du Québec au K2

• À lire aussi: Historique et tragique

Alors journaliste au quotidien La Presse, Chartier avait mené une entrevue avec l’un des chefs d’expédition, Jacques Olek, à Montréal. Grandement intéressé par cette aventure, il avait ensuite sauté dans la caravane en route vers le fin fond du Pakistan, en janvier 1988. Il avait alors demandé un congé sans solde de quatre mois à ses patrons, qui publieraient malgré tous ses reportages. Il avait déboursé 18 000 $ pour camper sur le glacier Godwin-Austen, au pied du second sommet de la planète, en pleine saison glaciale. 

Décidément, il ne savait pas tout à fait ce qui l’attendait en grimpant jusqu’à 5200 mètres d’altitude dans le Karakoram. « J’étais fumeur et un sportif paresseux qui touchait à tout. J’avais juste le mont Royal dans le corps, raconte-t-il, amusé, dans une entrevue avec le Journal de Montréal. C’était un défi qui était beaucoup trop gros pour moi. Mais il a changé ma vie. C’était tellement dur, mais tellement beau. On ne peut pas l’imaginer tant qu’on ne le vit pas. » 

Du K2 à Montréal

Celui que l’équipe a surnommé le « Viking » en raison de sa stature et de son épaisse barbe rousse n’était pas là pour grimper la montagne. Il y était plutôt pour vivre l’expérience et décrire les péripéties des alpinistes dans ce qui s’apparentait à du véritable journalisme de brousse. 

Quand il était suffisamment en forme et relativement épargné par le mal des montagnes, il s’installait dans une petite tente servant de garde-manger. Assis sur des barils, il écrivait ses récits sur un bureau improvisé sur des boîtes de transport, sous des étalages soutenant des quartiers d’animaux et autres vivres de l’énorme équipe. 

C’était le seul endroit où il pouvait écrire ses passionnants récits au crayon de plomb. Impossible de le faire à l’encre, car elle gelait. Le mercure plongeait fréquemment sous les -40 degrés Celsius. 

« Je dictais ensuite mes textes par radio-émetteur à une fille qui se trouvait dans la capitale, à Islamabad. C’était une anglophone qui semblait comprendre le français et capable de le transcrire. Ce n’était pas parfait, mais c’était la seule façon de les acheminer par télex à La Presse, se souvient-il, maintenant âgé de 70 ans et toujours aussi fier de son épopée. Parfois, le pupitre se ramassait avec de drôles d’affaires dans les textes. J’avais produit une demi-douzaine d’articles. »

Et il avait failli ne jamais revenir à la maison. Bernard Mailhot lui avait sauvé la vie à deux reprises... dans la même journée. 

À la bouffe

Le journaliste Richard Chartier écrivait ses reportages au crayon à la mine dans une minuscule tente adjacente à la tente-repas qui servait de garde-manger. Installé sur des barils, il humait le « parfum » des carcasses d’animaux qu’apprêtaient les cuisiniers.
Photo courtoisie, Jean-Pierre Danvoye
Le journaliste Richard Chartier écrivait ses reportages au crayon à la mine dans une minuscule tente adjacente à la tente-repas qui servait de garde-manger. Installé sur des barils, il humait le « parfum » des carcasses d’animaux qu’apprêtaient les cuisiniers.

Il ne fallait surtout pas faire la fine gueule quand venait le temps de passer à table en expédition. Les plats se résumaient à des cannages, des lentilles et des plats mijotés de viandes comme le yack ou l’ibex. 

« Peu importe ce qu’il y avait dans le plat, ça goûtait la même chose et c’était tellement mauvais. Il y avait toujours ce goût de kérosène, car les cuisiniers déplaçaient les plats avec leurs pouces dans la nourriture. C’était infect. Je suis souvent passé sous la table. » 

Pour reprendre de l’énergie, Chartier se faufilait parfois en douce dans le garde-manger pour saisir des biscuits protéinés. « On mangeait ce qu’on pouvait. C’était à la guerre comme à la guerre. 

« Quand arrivait l’heure des repas, les cuisiniers secouaient une cloche, poursuit-il. Parfois, ça prenait 20 minutes pour se rendre à la cuisine, car il fallait enfiler nos grosses bottes qui étaient dures comme de la roche à cause du froid. Et quand le thé était servi, il fallait le boire rapidement, sinon il gelait. » 

Dans un rare moment de réjouissance pour les papilles gustatives, une membre de l’équipe, la Québécoise Caroline Gosselin, avait préparé de la crème glacée.

Arrivé au camp de base à 192 livres, le reporter en pesait 174 à son retour. Dans le premier hammam croisé en direction d’Islamabad, il s’était précipité pour se laver. 

« Ça faisait plus d’un mois que je portais les sous-vêtements d’expédition qui étaient collés à la peau. Je n’avais plus de poil sur le corps et je ne parle pas de l’odeur. Quand j’ai commencé à me laver, j’avais l’impression de laver un autre homme, blague-t-il. Au grand froid, le corps réagit beaucoup. »

Pour rien au monde il ne changerait une ligne de cette aventure.