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Rien dans le ciel: et alors, on continue?

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Que devient-on quand sa vie est finie ? Pas parce qu’on meurt, mais parce que l’essentiel disparaît. Il faut continuer d’exister, mais dans quel état ?

<b><i>Rien dans le ciel</i></b><br/>
Michael Delisle<br/>
Boréal<br/>
144 pages<br/>
2021
Photo courtoisie
Rien dans le ciel
Michael Delisle
Boréal
144 pages
2021

La première nouvelle de Rien dans le ciel, tout dernier recueil de Michael Delisle, donne le ton.

Un homme de 64 ans vit à sa manière dans un appartement du 17e étage d’un immeuble montréalais : peu de meubles, mais toutes les collections de bandes dessinées qui ont fait la joie des enfants des décennies 1960 et 1970 (pensez Achille Talon ou Rubrique-à-brac). 

Mais un nouveau propriétaire veut le déloger. Impossible ! Tout ce qui tient sa vie va donc s’écrouler...

Dans chacune des huit nouvelles de l’ouvrage, des moments de grande bascule seront ainsi mis en scène, mais en étant ramenés à l’essentiel. La manière Delisle, ce qui fait sa force de nouvelliste, c’est de laisser aux lecteurs de l’espace pour compléter l’histoire.

Avec Rien dans le ciel, l’auteur pousse plus loin la veine explorée dans Le Palais de la fatigue, son précédent recueil, qui décortiquait l’abandon des rêves ou des ambitions.

Cette fois, on voit des hommes qui ont assez vécu pour avoir accumulé du bagage et qui constatent tout à coup qu’ils ne peuvent plus en rajouter. 

Ainsi de la nouvelle « Chauffeur un été », où le narrateur, nouvellement chômeur, nouvellement séparé, subitement en dépression, se trouve un emploi d’été. À 48 ans. Une nouvelle carrière est devenue impensable pour lui, mais il faut bien « un horaire pour dérouiller la roue des jours ».

Alors il fait le chauffeur pour un acteur qu’il doit conduire jour après jour sur les lieux de tournage d’un film. C’est une ancienne vedette et lui non plus ne connaîtra plus de jours meilleurs. Leur rencontre est racontée avec une suave lucidité.

Il sera aussi question de secrets de famille dévoilés après des décennies de silence et qui obligent à reconsidérer tout son passé ou encore ses préjugés, comme dans la troublante nouvelle « Je suis parent avec cet homme ».

À l’inverse, une découverte faite par hasard fait s’effondrer l’avenir qui se dessinait. La nouvelle « Encore plus l’Asie », dernière du recueil, en fait état avec une efficace montée dramatique.

Son œuvre imposante en témoigne, Michael Delisle aime explorer les zones troubles, les entre-deux, et bien des aspects de la vie ordinaire dont on parle peu dans l’espace public. Ici, il le fait par l’entremise de la foi chrétienne, sujet tabou et pourtant pas disparu.

Ainsi, un de ses narrateurs va prier au bord de l’eau pour encaisser son divorce ; un autre suit une retraite à l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac ; et un de ses personnages est un fervent adorateur de la Vierge Marie. Et tous pétris de contradictions bien humaines, ce qui en fait tout l’intérêt.

Alors on plonge dans la déroute et le flou. Comment faire autrement quand la vie est si difficile à saisir, même quand on croit l’avoir bien en main ?