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L'improbable fuite d'une otage québécoise au Mali

Edith Blais et son ami italien ont tenté le tout pour le tout afin de retrouver leur précieuse liberté

Edith Blais
Photo Audré Kieffer Le livre de l'ex-otage, Edith Blais, Le sablier paraîtra ce mercredi.

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Otage aux mains de djihadistes pendant 450 jours, la Québécoise Edith Blais a réussi le rare exploit de leur échapper en plein désert grâce à une fausse conversion religieuse, un bon samaritain et une tempête de sable tombée du ciel.

« On dirait que je n’osais pas y croire. Ça faisait 15 mois que je vivais l’enfer et le jour d’après, ça s’est fini », relate la femme résiliente de 36 ans dans une entrevue avec Le Journal, la première accordée depuis sa fuite inespérée en mars dernier.

  • Écoutez l'entrevue d'Edith Blais avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

Des médias de partout dans le monde avaient couvert son enlèvement et celui de son ami italien, Luca Tacchetto, par des rebelles armés au Burkina Faso, en Afrique de l’Ouest, le 17 décembre 2018, tandis qu’ils se dirigeaient vers le Togo pour planter des arbres.

Edith Blais et Luca Tacchetto ont traversé le désert du Sahara en passant par la Mauritanie en décembre 2018, quelques jours avant d’être enlevés.
Photo courtoisie, Edith Blais
Edith Blais et Luca Tacchetto ont traversé le désert du Sahara en passant par la Mauritanie en décembre 2018, quelques jours avant d’être enlevés.

Mais on ignorait jusqu’à présent comment les deux otages étaient parvenus à recouvrer leur précieuse liberté sans l’intervention directe du gouvernement ou de l’armée. 

Affaiblie par l’inactivité, deux jeûnes et une maladie dont elle ne s’était pas totalement remise, Edith Blais a réussi à s’enfuir, le soir du 12 mars dernier, aux côtés de son compagnon de voyage et de captivité.

Plusieurs embûches se dressaient pourtant sur leur chemin. 

Leurs ravisseurs étaient motorisés, armés et connaissaient le Sahara comme leur poche. Luca n’avait pas de chaussures. Les captifs ignoraient où se situait exactement la route qu’ils tentaient de rejoindre. Leur réserve d’eau était limitée.

Sans oublier que, dans le désert, les pas laissent des traces que les groupes terroristes repèrent au premier coup d’œil.  

« Selon nos calculs, on avait 80 % de chances d’être rattrapés, 10 % de chances de se perdre et de mourir de soif, et 10 % de chances de réussir », souligne Edith, qui relate tous les détails de sa fuite dans son livre, Le sablier, qui sort ce mercredi.

Maintenant ou jamais

Ce soir-là, une tempête de sable se lève sur le campement où sont rassemblés depuis peu Edith et Luca après la prière. La lune est presque pleine.

Malgré les risques, ils y voient l’occasion ou jamais de tromper la vigilance des djihadistes, rassurés par leur récente conversion forcée à l’islam.

Le vent pourra non seulement effacer leurs traces, mais aussi couvrir le bruit de leur fuite.

« Aussitôt qu’on est partis, j’ai su que je n’allais pas lâcher », se remémore la Sherbrookoise. 

Après une nuit de marche sur l’adrénaline, les fugitifs à bout de forces tombent sur la grande route tant espérée. 

Il était temps : Edith s’est tordu le genou en chemin et leur bidon d’eau est percé. 

Comprendre la comorbidité

Un ange

Cachés dans un buisson, ils attendent avec la peur au ventre le passage d’un camion de marchandises, qui risque moins d’appartenir aux rebelles. 

Un premier file sous leurs yeux sans s’arrêter. Un deuxième conducteur, tel un ange tombé du ciel, freine et accepte de les embarquer, même s’ils ont tout l’air d’otages en cavale. 

« Le camionneur au grand cœur, ça aussi, c’est la vie qui nous a aidés », dit Edith. 

Quelques kilomètres plus tard, elle déchante en apercevant dans le rétroviseur une camionnette de djihadistes faire signe au camion d’arrêter. 

Pendant les interminables minutes durant lesquelles le chauffeur discute avec le rebelle, Luca et Edith, enturbannés, fixent le sol en s’imaginant le pire : retourner dans cette cage de sable et ne jamais en ressortir.

Mais non. Au péril de sa vie, le conducteur ment sur l’origine de ses passagers pris sur le pouce. 

Et quelques heures plus tard, il les dépose devant l’édifice de la MINUSMA, la mission du maintien de la paix au Mali supervisée par l’ONU, à Kidal, au Mali. 

Edith et Luca sont libres. 

« C’est très très dur à réaliser... Mais il y avait un grand mur qui nous protégeait [maintenant] des méchants, et je me suis finalement sentie en sécurité », confie l’ancienne otage.

De l’Italie au Togo

Le voyage des deux globe-trotteurs, amis ou amants selon les circonstances, avait pourtant bien commencé sous le soleil de l’Italie en novembre 2018. 

La voiture avec laquelle Edith Blais et Luca Tacchetto pensaient se rendre de l'Italie au Togo, avant d'être kidnappés.
Photo courtoisie, Edith Blais
La voiture avec laquelle Edith Blais et Luca Tacchetto pensaient se rendre de l'Italie au Togo, avant d'être kidnappés.

De là, ils planifiaient de se rendre en voiture jusqu’au Togo, « le roadtrip d’une vie » pour Edith, qui rêvait de l’Afrique depuis son enfance. 

Sauf qu’à la dernière minute, un visa pour rester plus longtemps au Burkina Faso leur est refusé, précipitant leur départ du pays. 

Dans l’empressement, ils changent d’itinéraire et décident de traverser le parc national du W, vers le Bénin, sans vérifier en ligne si la frontière est sécuritaire. 

« Ç’a été notre erreur... On nous avait dit qu’il y avait des éléphants au parc, mais pas qu’il y avait des djihadistes », reconnaît Edith Blais, avec un rire gêné. 

Six rebelles armés de kalachnikovs les interceptent à la nuit tombée et les conduisent en moto jusqu’au nord du Mali pour rencontrer leur chef. 

Immobile sous une tente

Dès le départ, Edith, astigmate et myope à -2,75, abandonne à regret ses verres de contact pleins de sable. Le reste de sa captivité est flou, littéralement. 

Ses premières semaines dans le Sahara, elle les passe immobile sous une tente, étendue côte à côte avec Luca alors que les drones de l’armée française tant redoutés par les djihadistes les survolent.

« On n’avait vraiment pas de confort. Et dans le désert, il fait tout le temps trop chaud ou trop froid. »

En plus, le chef de leur campement de fortune, qu’ils surnomment Barbe rousse, passe son temps à hurler des ordres à deux de ses hommes et à des enfants-soldats de 13 ou 14 ans en formation. 

Edith abandonne son végétarisme après quelques mois : on leur sert souvent des abats frits de mouton ou de chèvre, en plus du riz et du pain traditionnel.

Puis, au 77e jour, on les sépare, à leur immense désespoir. 

« Je n’ai même pas osé regarder Luca tellement j’avais de peine », relate la Québécoise, qui se faisait passer pour sa femme depuis leur capture. 

Entourée de femmes

Elle est emmenée dans un autre campement où sont retenues en otage trois femmes, dont la travailleuse humanitaire Sophie Pétronin, libérée en octobre, et la missionnaire colombienne Gloria Cecilia Narvaez Argoti, toujours captive, à qui elle dédie son livre. 

La troisième otage a été exécutée l’an dernier. 

Ces quelques mois sont une sorte d’accalmie. Sophie lui offre un stylo pour écrire de précieux poèmes au verso d’emballages de paquets de thé.

La Québécoise s’est enfuie avec 57 poèmes qu’elle a écrits sur du papier et des emballages pendant sa captivité.
Photo Audré Kieffer
La Québécoise s’est enfuie avec 57 poèmes qu’elle a écrits sur du papier et des emballages pendant sa captivité.

« C’était un moyen de fuir la réalité. En écrivant, je n’étais plus ni dans le sable, ni sous le soleil, ni captive », explique l’auteure qui s’est enfuie avec ses « 57 poèmes et un bidon d’eau ». Plusieurs de ses écrits sont reproduits dans son ouvrage. 

En août, on la sépare de nouveau et elle passe les six mois suivants seule parmi des gardiens touaregs qui ne parlent pas un mot de français ni d’anglais. Elle apprend des bases de leur langue, le tamasheq. 

Maintenue à l’écart des hommes toute la journée, amorphe, elle craint de perdre la tête. 

« Ma seule occupation était d’ouvrir et de fermer les yeux », écrit-elle.

La nuit, elle dort encerclée par trois hommes, à même le sable froid. 

L’islam

C’est durant cette période que l’espoir de retrouver les siens commence à vaciller. 

Jusqu’au moment où les djihadistes lui montrent une vidéo de Luca, la première en 11 mois de séparation forcée. 

Le premier visionnement la bouleverse : son ami l’encourage à se convertir à l’islam. 

« Il avait l’air tellement musulman, avec ses cheveux rasés, la grosse barbe... il était devenu l’un d’eux ! », a-t-elle pensé en le voyant.

Mais après une dizaine de visionnements, elle croit percevoir une stratégie de l’Italien pour qu’ils soient réunis.

Par respect pour les croyants, la Sherbrookoise s’était toujours refusée à devenir musulmane sans croire réellement en Allah. 

« Mais rendu là, on ne m’a pas vraiment laissé le choix... J’étais en mode survie », révèle celle qui a dû apprendre les cinq prières en arabe, qu’elle a aujourd’hui presque oubliées.

Les hommes ont tué un mouton pour célébrer la conversion de « Didi », comme ils l’appelaient. 

Au pied du mur

Peut-on parler d’un mensonge qui lui a sauvé la vie ? 

« Oui... Quand t’es au pied du mur... », laisse-t-elle doucement tomber. 

Cette « fausse » conversion religieuse lui permet d’être placée dans le même campement que Luca dans les jours suivants. 

C’est là que la planification de leur fuite a commencé.

Après la captivité, la pandémie  

La Québécoise n’en veut pas à ses ravisseurs djihadistes qui l’ont enlevée pendant 450 jours dans le désert 

L’ex-otage Edith Blais reprend peu à peu une vie normale à Sherbrooke après sa captivité de 450 jours dans le Sahara.
Photo Audré Kieffer
L’ex-otage Edith Blais reprend peu à peu une vie normale à Sherbrooke après sa captivité de 450 jours dans le Sahara.

Son histoire, Edith Blais était loin d’être prête à la raconter au premier venu qui la reconnaissait dans la rue, à son retour à Sherbrooke, le 20 mars dernier.

Mais au fil du temps, les quelques anecdotes écrites à l’intention de ses proches se sont accumulées jusqu’à prendre la forme d’un livre de 296 pages.

Intitulé Le sablier, son récit relate ses 450 jours passés dans le désert, prise en otage, « là où le temps ne [fait] que tourner en rond, encore et toujours ».

Dès son retour au pays, Edith a réalisé à quel point les Québécois s’étaient inquiétés pour elle, même si le gouvernement fédéral répétait qu’elle était toujours en vie.

« Ç’a été une motivation [pour écrire], reconnaît-elle. La question qu’on m’a posée le plus souvent, c’est : “est-ce qu’ils t’ont maltraitée ?” Certains en avaient les larmes aux yeux. » 

La réponse est non. Elle n’a été ni torturée ni violée. 

« Ç’a été une épreuve. Ç’a pas été facile... En même temps, je m’en suis bien sortie. C’est correct », dit-elle simplement.  

A-t-elle pardonné à ses ravisseurs djihadistes ?

« Je ne leur en veux pas, donc je n’ai pas d’affaire à leur pardonner. Je comprends qu’ils ont été élevés comme ça... Mais ils sont dangereux, parce qu’ils sont convaincus de faire le bien. »

Des cauchemars

En entrevue avec Le Journal, la femme de 36 ans semble sereine.

« Maintenant, je me sens bien physiquement et mentalement », dit l’ex-otage, qui ne pesait que 118 lb (53 kg) pour ses 5 pi 7 po (170 cm) quand elle s’est sauvée, dreads inclus. 

Son compagnon Luca Tacchetto et elle à l’aéroport de Bamako, au Mali, au lendemain de leur fuite.
Photo d'archives, AFP
Son compagnon Luca Tacchetto et elle à l’aéroport de Bamako, au Mali, au lendemain de leur fuite.

N’empêche, jusqu’en décembre, Edith a fait des cauchemars quotidiens. Libre le jour, elle redevenait captive la nuit. 

Autre effet secondaire, sa perception du temps demeure légèrement déformée. 

« J’ai tellement eu l’habitude que le temps passe lentement que je trouve que tout va vite ! »

Il faut dire qu’après son évasion, les événements ont déboulé. 

En deux jours, elle a enchaîné des interrogatoires avec les services secrets, une rencontre avec le président du Mali, un examen médical, des adieux précipités à son ami Luca Tacchetto, un premier appel à sa famille, et un vol vers un hôpital spécialisé en Allemagne. 

Isolement obligatoire

Accueillie par une « poignée de coude » à l’aéroport de Bamako, capitale du Mali, Edith Blais ne se doutait pas non plus qu’elle reviendrait chez elle en pleine pandémie. 

Sa captivité de 15 mois a donc été suivie... d’une quarantaine à son arrivée à la maison.

Évidemment qu’elle aurait préféré revenir sans toutes ces mesures sanitaires qui ont compliqué les retrouvailles tant attendues.  

« Dans mes rêves, je revoyais mes amis quand je voulais », illustre-t-elle.

La grande voyageuse a tout de même profité de l’été pour faire le tour de la Gaspésie avec sa sœur, Mélanie, puis retourner travailler à Jasper, en Alberta, près de la nature. 

Luca, lui, enseigne maintenant l’histoire de l’art et habite les montagnes italiennes. 

En plus de la liberté, l’ex-otage a retrouvé le confort de son lit, les fruits frais, le fromage, et le grand bonheur de siroter un café après avoir avalé des litres de thé extrêmement sucré dans le désert. 

La cuisinière de profession avait recommencé à travailler dans un restaurant deux jours avant que l’Estrie ne passe en zone rouge, en novembre. 

Edith Blais ne pense jamais retourner en Afrique.  

Détenus par des terroristes « professionnels »  

La Québécoise Edith Blais et l’Italien Luca Tacchetto ont été enlevés par une organisation terroriste bien structurée et habituée à détenir des otages qui ont longtemps financé ses activités.

« Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans [GSIM] est en quelque sorte plus “professionnel” que d’autres », explique le codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, David Morin.

Différentes factions de ce regroupement ont détenu Edith Blais et Luca Tacchetto, capturés au Burkina Faso en décembre 2018 et reconduits jusqu’au nord du Mali peu après.

Fondé en 2017, le GSIM rassemble plusieurs groupes djihadistes actifs dans au moins cinq pays en Afrique de l’Ouest, dont Al-Qaïda au Maghreb islamique.

Le journal The New York Times évaluait que cette seule branche avait amassé 90,5 millions $ (97,75 M$ CAD) en revenus de kidnapping entre 2008 et 2014.

Pas de négociations

Cependant, de nombreux pays refusent désormais officiellement de négocier avec les groupes terroristes ou de leur verser des rançons, ce que redoutait d’ailleurs Edith Blais.

M. Morin, qui signe l’avant-propos du livre de l’ex-otage, doute effectivement que le Canada ait versé une rançon pour sa libération.

Le GSIM considère néanmoins que ses otages, surtout occidentaux, ont une valeur d’échange et les traite en conséquence. 

« On s’efforce de s’en occuper minimalement correctement pour qu’ils restent en vie et qu’il y ait quelque chose à négocier », résume le professeur en politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Sous surveillance

Sur le terrain, les djihadistes se heurtent à la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Plus de 12 500 de ses soldats étaient déployés en juin 2020.

Les rebelles craignent aussi les drones d’une opération militaire française, qui sillonnaient d’ailleurs le ciel au début de la captivité de la Sherbrookoise.

Malgré cette présence militaire, « les chances de succès d’une fuite sont très faibles. Je n’ai pas souvenir [d’autres] fuites qui aient réussi dans la région au cours des dernières années », souligne le spécialiste.


Le récit d’Edith Blais sur sa captivité, Le sablier, sort en librairie mercredi aux Éditions de l’Homme.