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[PHOTOS] Le Carnaval de Québec... avant le Carnaval

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La première édition du Carnaval de Québec a eu lieu en 1955. Cependant, il y a eu un Carnaval d'hiver de Québec en 1894. On s’en souvient surtout en raison des photographies de son magnifique palais de glace. Par la suite, il y a eu quelques autres éditions sporadiques en 1896, 1901, 1908, 1912, 1920, 1924, 1926, 1930, 1931 et 1939. On y tenait des courses en raquettes, des courses de ski, de la glissade, du patinage et des défilés aux flambeaux. Certaines rues étaient parfois ponctuées d’arches de sapinage et de monuments de glace. Parmi toutes ces grandes fêtes, le Carnaval de 1894 se démarque par sa nouveauté et son excellente organisation. Voici donc le Carnaval d'hiver de 1894 en 10 points.

1) Frank Carrel  

Frank Carrel
Photo BAnQ, Fonds J.E. Livernois Ltée.
Frank Carrel

La ville de Québec a beaucoup bénéficié du dynamisme de Frank Carrel. Il a vécu dans la capitale de 1870 à 1940. Son père avait été le fondateur du Quebec Daily Telegraph. Il n'est donc pas étonnant qu'il débute sa carrière à titre de journaliste. Par la suite, il a été très actif au sein de la bonne société québécoise. Il a été le fondateur du Club Rotary de Québec de même que du Club automobile de Québec.

Dans le cas qui nous occupe, il a été l’instigateur du premier Carnaval d’hiver de Québec de 1894. En effet, le 19 octobre 1893, il publiait, dans le Quebec Daily Telegraph, la proposition d’organiser un carnaval d’hiver. L’objectif était de redonner vie à la ville durant la saison morte, de faire travailler les gens, de remplir les hôtels, bref, de faire rouler l’économie dans une période où elle tournait généralement au ralenti. Il disait que si Montréal avait pu avoir son Carnaval d'hiver de 1883 à 1889, la ville de Québec le pouvait également. La réponse est immédiate. La population est enthousiaste et les hommes d’affaires décident de s’investir. C’était parti. La fête allait durer six jours, du 29 janvier au 3 février.

De nos jours, le nom de la voie de desserte située au sud de l’autoroute Charest rappelle le souvenir de Frank Carrel.

2) Le palais de glace  

Palais de glace du carnaval d’hiver de 1894
Photo BAnQ, collection initiale, Louis-Prudent Vallée
Palais de glace du carnaval d’hiver de 1894

Ce qu’on retiendra le plus du Carnaval de 1894 est sans conteste son palais de glace. Ce château avait été construit sur le rempart, face à l’hôtel du Parlement, à l’endroit même où on le construit toujours aujourd’hui. Il atteignait la hauteur d’un édifice de sept étages et il était flanqué, de part et d’autre, de deux redoutes. Il avait été dessiné par l’architecte François-Xavier Berlinguet et par Thomas Raymond.

La veille de la clôture des festivités avait été consacrée à l’attaque du palais. Devant 60 000 spectateurs qui s’étaient massés devant le Parlement, 2000 raquetteurs, appuyés par des centaines de soldats du Royal Canadian Artillery, du 8th Royal Rifles et par des Hurons et des Montagnais s’étaient déplacés dans une parade aux flambeaux, du manège militaire jusqu’au lieu de combat. Par la suite, ils avaient pris d’assaut la structure de glace dans une chorégraphie de feux d’artifice. On disait qu’il s’agissait du plus grand spectacle pyrotechnique jamais présenté au Canada. Organisé et supervisé par la Hand & Co. de Hamilton, il avait duré 45 minutes. Le ciel de Québec était alors passé de l’or à l’argent, en passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

3) Les monuments de glace  

Monument de glace de la Brasserie de Beauport
Photo BAnQ
Monument de glace de la Brasserie de Beauport

En marge du grand palais éphémère, plusieurs monuments de glace et de neige avaient été sculptés, certains privément par des citoyens, plusieurs autres par l’organisation officielle. Ainsi, on retrouvait, sur la place faisant face à la basilique, trois monuments de glace érigés par nul autre que le sculpteur Louis Jobin. Sur leur piédestal s’élevaient Samuel de Champlain, Mgr François de Laval et le père Jean de Brébeuf. Jobin avait également sculpté un comte de Frontenac qui trônait sur la place du marché Saint-Pierre dans le quartier Saint-Sauveur. 

Pour leur part, les pompiers avaient élevé un moulin à vent de glace sur le boulevard Langelier, près de l’Hôpital général. De plus, des entreprises avaient aussi fourni les leurs. Par exemple, la Brasserie de Beauport avait élevé, près de la halle du marché Jacques-Cartier, une immense bouteille de bière en glace. Quant aux soldats de la garnison, ils avaient rendu hommage au général américain Richard Montgomery, qui avait tenté de prendre Québec en 1775. Sa statue se trouvait au pied de la côte de la citadelle, près de l’endroit où il avait d’abord été inhumé à la suite de son décès.

Par ailleurs, s’inspirant du palais de glace, d’autres forts avaient été construits. Ainsi, le fort Stadacona s’élevait sur le boulevard Langelier, alors que le fort Châteauguay s’élevait au carrefour des rues Cooke et Dauphine, face à l’actuelle Maison de la littérature. Ce dernier avait été particulièrement populaire en raison de ses souterrains de neige. Il y en avait pour tous les goûts.

4) Les grandes arches  

Arche de la M. Timmons & Son située au sommet de la côte d'Abraham.
Photo BAnQ
Arche de la M. Timmons & Son située au sommet de la côte d'Abraham.

À la fin du XIXe siècle, au moment où se tenait le grand Carnaval de 1894, on ne disposait pas encore de moyens techniques pour décorer la ville de lumières de couleur, de rayons laser ou de stroboscopes, comme on le fait de nos jours. À cette époque, on se contentait souvent de sapinage. Ce fut donc le cas. Par ailleurs, on avait érigé, à des endroits stratégiques, des arches et des tours de glace et de sapinage.

C’est ainsi qu’on avait reproduit une tour Eiffel dans le quartier du Palais, sur la rue Saint-Paul. Au coin des rues Saint-Joseph et de la Couronne, près de la halle du marché, s’élevait une arche surmontée d’un Jacques Cartier de glace. On retrouvait également de grandes arches au pied de la côte de la Montagne et sur la rue Saint-Jean. 

Comme ce fut le cas pour les monuments de glace, des entreprises commerciales en avaient commandité quelques-unes. C’est ce que fit, par exemple, le producteur d’eau gazeuse M. Timmons & Son au sommet de la côte d’Abraham. 

Enfin, au Club de la Garnison de la rue Saint-Louis, on avait construit une petite arche de glace face à l’entrée principale du bâtiment. Toutes ces arches de rue n’avaient probablement pas le «flash» qu’on leur aurait donné aujourd’hui, mais elles étaient néanmoins impressionnantes par leurs formes et leurs dimensions.

5) Le défilé  

Parade du Carnaval d’hiver de 1894 défilant sur la côte de la Fabrique
Photo BAnQ
Parade du Carnaval d’hiver de 1894 défilant sur la côte de la Fabrique

On ne pourrait imaginer un carnaval d’hiver sans son grand défilé. Le Carnaval de 1894 avait donc eu le sien. Il devait avoir lieu le mardi, mais une tempête de neige força son report au jeudi. C’est donc le 1er février qu’avait eu lieu cette grande procession, comme on le disait alors. La parade s’était étirée sur plus de 6 km, tant en Haute-Ville qu’en Basse-Ville: depuis l’église Saint-Jean-Baptiste, elle était passée devant le Parlement, puis devant la place d’Armes, la basilique, la côte de la Fabrique, la côte du Palais, la rue Saint-Joseph jusqu’à Saint-Sauveur, puis elle était revenue par la rue Saint-Vallier, la côte d’Abraham et la rue D’Aiguillon pour retourner à son point de départ.

C’était l’époque des clubs de raquetteurs et pas moins de 11 de ces organisations avaient pris part à l’événement. Ils défilaient en raquettes, bien sûr, mais également en traîneau. Aussi, on comptait des représentants des sapeurs-pompiers accompagnés de leur chef, Philippe Dorval, des membres du Club de bicycle de Québec enfourchant leurs bécanes, des canotiers, des musiciens, des militaires, des Hurons de Loretteville, des «Esquimaux» avec leurs traîneaux à chiens, des étudiants de l’Université Laval et plusieurs représentants des maisons de commerce de la ville. 

Même le gouverneur général Aberdeen et son épouse saluèrent la foule depuis leur traîneau tiré par cinq chevaux. Plus d’une vingtaine de chars allégoriques avaient ponctué le cortège, dont une locomotive et une Grande Hermine montée par Jacques Cartier lui-même. La foule de spectateurs de toute la région de Québec se pressait le long du parcours. Une parade dont ils parlèrent sans doute longtemps.

6) Les sports  

Monument de glace des pompiers situé près de l'Hôpital général de Québec
Photo BAnQ
Monument de glace des pompiers situé près de l'Hôpital général de Québec

En marge du palais de glace, des monuments et des arches, ainsi que du défilé, c’est par des démonstrations sportives qu’on avait attiré les participants. Tous les sports à la mode à cette époque avaient été mis à contribution. Au «Skating Rink», on avait présenté un bonspiel de curling avec des équipes de partout au pays, ainsi que des matchs de hockey opposant des clubs de Québec et de Montréal. 

De plus, des démonstrations avaient mis en valeur des patineurs tant américains que canadiens. Le Aberdeen Sliding Club, quant à lui, avait construit une immense glissade sur le terrain du Quebec Athletic Amateur Association (QAAA), situé au coin de la Grande Allée et de l’avenue de Salaberry. Il y avait eu également des compétitions de quilles sur les allées du St. Roch’s AAA. Et bien sûr, la présence de raquetteurs dominait toutes ces activités. 

Enfin, les gens plus calmes et moins téméraires avaient pu assister à une série de concerts musicaux.

7) La course de canots  

La course de canots du carnaval de Québec de 1894
Photo BAnQ
La course de canots du carnaval de Québec de 1894

C’est à l’occasion de ce grand Carnaval qu’a eu lieu la première course de canots qui se déroule encore de nos jours. Le 1er février 1894 est donc une date mémorable. Quatre équipages de sept canotiers s’étaient élancés depuis Lévis jusqu’au quai du marché Champlain. Il s’agissait des équipages du Lord Dufferin, du Voltigeur, du Princesse Louise et de l’Oiseau des neiges. Beaucoup de glace descendait sur le fleuve ce matin-là. 

Le signal de départ avait été donné à 10 h par le constructeur de navires George Davie. C’est finalement le Lord Dufferin, dirigé par le capitaine Édouard Guay, qui avait remporté l’épreuve en 9 minutes 45 secondes. Seulement 15 secondes d’écart séparaient les gagnants des perdants. Impressionnant. 

Cet événement spectaculaire avait attiré des milliers de spectateurs qui s’étaient massés à Lévis sur les quais de Québec, sur la terrasse Dufferin et même aux fenêtres du Château Frontenac. Ces 28 valeureux rameurs étaient tous des Lévisiens.

8) Les bals  

Le Quebec Skating Rink de la Grande Allée vers 1900, situé à l'endroit où on retrouve de nos jours la Croix du Sacrifice à l'entrée des plaines d'Abraham.
Photo BAnQ, fonds J.E. Livernois Inc.
Le Quebec Skating Rink de la Grande Allée vers 1900, situé à l'endroit où on retrouve de nos jours la Croix du Sacrifice à l'entrée des plaines d'Abraham.

Afin de rehausser l’événement avec un volet plus culturel, on avait organisé quelques soirées de danse. La première avait eu lieu le mardi 30 janvier au Skating Rink. Il s’agissait d’une grande mascarade sur patins au cours de laquelle les costumes et les déguisements avaient impressionné. Le gouverneur général Aberdeen et son épouse y avaient assisté à titre de spectateurs, alors que l’homme d’affaires américain John Jacob Astor, propriétaire du Waldorf-Astoria de New York, y avait patiné en compagnie de son épouse. On avait également présenté trois danses au cours desquelles des patineurs aguerris, déguisés en personnages historiques, avaient ébahi les spectateurs par leurs prouesses. On les aurait crus sur un plancher de danse.

Le lendemain, un grand bal avait été donné dans le Salon rouge de l’hôtel du Parlement, spécialement décoré pour l’occasion, et ce, en l’honneur du couple vice-royal. L’orchestre avait été installé dans la galerie réservée normalement aux spectateurs.

Dans l’après-midi du vendredi 2 février, on avait offert une mascarade réservée aux enfants. Elle connut également un grand succès. Enfin, la veille, un grand concert avait été offert au Manège militaire. Cinq mille mélomanes s’y étaient donné rendez-vous.

9) La médaille souvenir  

Médaille souvenir du Carnaval de 1894
Photo Société numismatique de Québec
Médaille souvenir du Carnaval de 1894

Pour laisser un souvenir tangible de cette grande fête, on avait fait frapper, par le joaillier Gustave Seifert, de la côte de la Fabrique, une médaille souvenir en argent sterling. Sur l’avers figuraient les armoiries de la ville de Québec entourées de l’inscription «1894 Quebec Winter Carnival» et d’une couronne de laurier. Le revers avait été laissé libre pour permettre d’y graver une inscription personnalisée. Cette médaille est aujourd’hui très recherchée, et elle constitue une belle pièce de collection.

10) Le bilan  

Programme du Carnaval de 1894
Photo BAnQ
Programme du Carnaval de 1894

Frank Carrel avait lancé l’idée d’organiser un carnaval d’hiver dans le but de redonner vie à la ville dans une période normalement assez tranquille. Il voulait surtout donner de la visibilité à la capitale et faire rouler l’économie. Une fois l’événement terminé, on en avait fait un bilan très positif. 

La population y avait participé en masse. Les chambres d’hôtel s’étaient remplies et on estime qu’un million de dollars avaient circulé durant les six jours du Carnaval, une somme considérable pour l’époque. 

Des personnages de marque y avaient pris part, comme le gouverneur général Aberdeen et l’homme d’affaires new-yorkais John Jacob Astor. Enfin, de nombreux journalistes étrangers avaient couvert l’événement, dont Julian Ralph, du célèbre magazine américain Harper’s Magazine, qui avait publié un texte quotidiennement. Carrel avait gagné son pari. 

Quelques autres carnavals suivront, mais ils ne connaîtront pas le succès remporté par celui de 1894.

Un texte de Jean-François Caron, historien, Société historique de Québec  

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