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Une Gaspésie hantée

WE 0220 Boileau
Photo courtoisie Glauque
Joyce Baker
Québec Amérique
136 pages
2021

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Esprits sceptiques ou chagrins, passez votre tour ! Car Glauque est pour ceux qui acceptent de tendre l’oreille aux esprits malins qui, aujourd’hui comme hier, hantent la Gaspésie.

Elle est belle la tradition du conte au Québec, mais on a toujours peur de la voir s’éteindre, tuée par le manque de magie de la modernité.

Heureusement, de nouveaux conteurs, de nouvelles conteuses arrivent. Joyce Baker est du nombre.

Elle est née en Gaspésie et a été nourrie tant des légendes locales que des recommandations familiales appelant à se méfier du territoire, parce que les forêts sont sombres là-bas et qu’il y tant de vent, tant de vagues, tant d’espace... Parce que c’est « Là où la terre se termine », comme dit le sous-titre de Glauque.

Baker a ramassé tout ce bagage pour son premier ouvrage de fiction, divisé en neuf récits qui font frissonner.

Ce n’est pas l’horreur, ici, qui cause la chair de poule, mais bien une manière de raconter qui nous fait accepter que des sorcières, des démons, des fantômes sortent la nuit ou veillent dans les eaux profondes.

Ces histoires-là remontent à loin, mais l’auteure en fait une affaire de transmission entre les générations. La première nouvelle, titrée « Les Barbus », le démontre bien.

Elle s’ouvre sur les propos d’une jeune femme d’aujourd’hui qui doit franchir la courte distance qu’il y a entre « la porte de chez memère » et celle de sa demeure alors que la noirceur descend.

Elle cherche l’élan parfait pour y arriver, celui qui va puiser dans les histoires épeurantes de son enfance — par exemple, celle des barbus qui enlèvent les fillettes sur le chemin. De quoi courir trop vite, tomber, « scrapper » une paire de jeans.

Légendes sombres

Aussitôt, le récit s’enchaîne sur le Vendredi saint de 1906. Même maison. Un père et ses deux filles. Et un inconnu qui arrive, carré, poli. Barbu. La légende commence à s’entortiller autour de la demeure. Plus de cent ans plus tard, elle se déploie encore.

Joyce Baker raconte donc avec ce ton de soir qui tombe, invitant à se rapprocher tout en regardant par-dessus son épaule. Même les passages les plus sanglants de Glauque semblent moins crus tant ils sont enrobés de pénombre.

La Gaspésie ne fait pas que servir de décor puisque l’auteure revisite également d’anciennes légendes de la région de Percé, comme la « Table à Rolland » et la « Blanche du Rocher ». Elle en parle la langue aussi, utilisant des expressions du coin. 

Elle donne ainsi de nouveaux contours au folklore local, notamment parce que ses histoires se répondent — les sirènes Télès et Cassie, ou leur esprit, traversent plus d’une nouvelle — ou s’ajustent à l’époque : ce sont les touristes qui nourrissent maintenant les vampires !

Même la postface de l’auteure répand aussi du mystère. Joyce Baker y raconte qu’elle puise son inspiration d’« une rivière pleine d’histoires mortes noyées ».

En les rescapant, elle signe aussi, et avec force, les prémisses d’une nouvelle légende.