/weekend
Navigation

Depestre, écrivain solaire

<strong><em>Cahier d’un art de vivre/Cuba 1964-1978</em><br>René Depestre</strong><br>Éditions Actes Sud
Photo courtoisie Cahier d’un art de vivre/Cuba 1964-1978
René Depestre

Éditions Actes Sud

Coup d'oeil sur cet article

Lire Depestre pour la beauté de la langue, la fulgurance de ses images, la sensualité de ses propos, au cœur non pas des ténèbres, mais du soleil caribéen, dans cette Cuba insurgée où il a séjourné pendant une vingtaine d’années, entre 1959 et 1978, là où l’espoir d’un monde meilleur se vivait au jour le jour, dans le feu de l’action, chaque pas en avant signifiant marcher sur la corde raide et inventer le nouveau quotidien.

Ces cahiers havanais sont un régal pour l’esprit, un cadeau d’un ciel éternellement bleu pour moi qui y suis depuis presque un an maintenant. 

Aujourd’hui, je me fais éponge pour mieux m’imbiber de cette douce et torride sensualité. Car, ici, tout est passion et tendresse et vous serez éblouis, lecteurs, « le plus près possible de l’humaine fraternité ».

Son Cuba, c’est d’abord celui du début de la Révolution où il côtoie aussi bien Fidel, Camilo et le Che que les poètes et écrivains Nicolás Guillén, Fernando Retamar, Alejo Carpentier et Eduardo Galeano. 

Tout est encore possible dans ce grand laboratoire tropical en ébullition. 

« Un vent de folie soufflait, jour et nuit, sur les classes sociales, note-t-il. Tout paraissait possible. Un nouveau folklore animait les rues de La Havane. De nouveaux mythes circulaient. Des voyageurs venaient de loin voir la “rébellion romantique”. [...] La Havane était la capitale du monde où l’on pouvait trouver la plus haute “concentration” de figures de toutes les “gauches” imaginables. »

Fusil à la main, il effectue ses tours de garde nocturne à la station Radio Habana Cuba où il travaille. 

Il a dû fuir son pays, une île voisine tout aussi tropicale, Haïti, « la fée en haillons », où sévissent « une papadocratie et son totalitarisme anthropophage, négricide ». 

Et depuis La Havane, Depestre parle à ses concitoyens, les exhortant en créole à marcher vers le communisme.

L’Algérie, si lointaine et si près, vient d’accéder à son indépendance. 

« Musique des poètes algériens qui ont enfin retrouvé leur pays. Noces qui se nouent sous nos yeux, alliances majeures, fêtes où la langue française, hier complice de l’infamie coloniale, trouve soudain l’éclat d’un novembre de toute beauté. La poésie de l’Algérie a les joues en feu. C’est une fraîche fiancée arabe. » 

Pendant ce temps, les bombes commencent à pleuvoir sur le Vietnam. 

En plein tumulte amoureux, Depestre se questionne : « Comment parviens-tu à donner de la tendresse à trois femmes à la fois ? Je ne me consolerai jamais de ne pouvoir inonder de lumière plusieurs rives féminines, sans que cela amène des complications, des déchirements, des blessures. À qui rester fidèle maintenant ? [...] Pourtant il n’y a rien en moi qui ressemble au chef de harem, au polygame né, au macho de la Caraïbe, sinon un filon inépuisable de tendresse. Je suis saisi d’une joie humble, indicible, devant un certain type de femmes, sans orgueil, sans fatuité de mâle. » 

Ses « femmes-jardins-en-fleurs », blanches, noires ou métisses, illumineront son quotidien d’écrivain en exil. Et l’exil lui va bien à ce poète de la solitude. Il voyage dans les capitales de l’Europe de l’Est et les républiques soviétiques, sans négliger la France des Prévert, Aragon ou Artaud.

À la fin de 1965, le départ de Cuba du Che Guevara — la Lettre d’adieux à Fidel est ici reproduite intégralement — pour y mener de nouveaux combats sous d’autres cieux jette une douche froide sur les espoirs de Depestre. C’est la fin d’un certain romantisme qu’inspirait la figure mythique du Che. 

Depestre interrompt son journal et ne le reprend qu’en mai 1970. Toutes ces années passées à Cuba l’ont transformé, mais il n’en demeure pas moins un exilé haïtien qui rêve toujours de la libération de son pays.

« Nulle amertume pourtant : conscient de ne plus être un acteur de la révolution, René Depestre en reste le témoin, soucieux de bâtir, à partir du “chaos de ses expériences”, une forme de sagesse qui peut bien prendre le nom d’“art de vivre”. »