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Moteur Rotax et drones armés: les enquêtes n’avancent pas

Moteur Rotax et drones armés: les enquêtes n’avancent pas
Photo d'archives, AFP

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Le 16 octobre dernier, le Canada a lancé une enquête sur l’utilisation par l’Azerbaïdjan, dans sa guerre avec l’Arménie, de drones armés turcs Bayraktar TB2 avec des moteurs Rotax 914. La variante pour avions légers du moteur de motoneige est fabriquée en Autriche par Bombardier Produits récréatifs (BPR). Ottawa a suspendu les licences d’exportation de ces moteurs vers la Turquie «le temps de mieux évaluer la situation».

De son côté, le vice-président de Bombardier Produits récréatifs, Martin Langelier, déclarait qu’une enquête approfondie avait été initiée par l’entreprise et que la livraison de moteurs d'avion à des pays qui en font une utilisation douteuse était suspendue. Il ajoutait que les moteurs d'avions Rotax 912/914 étaient exclusivement destinés à des usages civils et certifiés à cet effet.

Drone turc abattu en Libye avec moteur Rotax 912 IS, en mars 2020      .
Capture d'écran, Youtube
Drone turc abattu en Libye avec moteur Rotax 912 IS, en mars 2020 .

Plusieurs pays utilisent des drones armés avec des moteurs Rotax dans des situations conflictuelles. Parmi eux, les États-Unis, Israël, le Pakistan, l'Iran, la Chine, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l'Égypte, le Nigéria et la Turquie. D’autres espèrent bientôt se joindre au club. L’Ukraine a récemment annoncé qu’elle se lançait dans la fabrication d’un drone armé, le Sokil-300, proposé avec trois options de motorisation, dont le Rotax 914. 

Moteur Rotax et drones armés: les enquêtes n’avancent pas
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Nous avons demandé à Ottawa et à Bombardier Produits récréatifs de réagir à ces informations et de faire le point sur leurs enquêtes.

Sur l’utilisation de moteurs BRP Rotax sur des drones de combat, l’entreprise déclare qu’elle est au fait de ces informations. Elle ajoute que ces situations sont complexes à évaluer, «étant donné qu['ils] n'[ont] pas accès aux moteurs retrouvés dans ces drones ni à leurs numéros de série. Cela rend leur identification et provenance très difficile à établir et [les] empêche également de déterminer si ces moteurs sont réellement des moteurs Rotax ou plutôt des copies.»

BPR rappelle qu’elle n’a autorisé aucun tiers à copier ou à reproduire ses moteurs Rotax. Elle affirme prendre «toutes les mesures nécessaires afin de mettre un terme à de telles situations», mais s’est abstenue de donner plus de détails à ce sujet.

Ottawa, comme BPR, s’est contentée d’une réponse évasive qui n’ajoute rien à sa déclaration de l’automne dernier: «Le Canada prendra les mesures appropriées si des preuves crédibles sont trouvées concernant l'utilisation abusive de toute marchandise ou technologie canadienne contrôlée.»

Le Canada et BPR ne se seraient donc jamais rendu compte, avant l’automne dernier, que des Rotax 912 et 914 étaient utilisés dans les drones de combat de plusieurs pays depuis une dizaine d’années. Les Rotax 912/914 sont parmi les moteurs les plus populaires pour propulser des drones. Leur faible coût d'exploitation et un rapport puissance/poids exceptionnel en ont fait le choix de plus de 200 fabricants d’avions légers et de drones.

Les États-Unis, le premier pays à utiliser des drones de combat, ont créé un précédent d'impunité en tuant régulièrement des djihadistes, des suspects de terrorisme et des civils innocents qui ont le malheur de se trouver à proximité (les fameux «dommages collatéraux»). Les quelque 14 000 frappes de drones américaines ont fait entre 900 et 2000 morts civiles, dont environ 280 à 450 enfants. L’ONU a nommé un rapporteur spécial pour enquêter sur ces assassinats extralégaux, contraires au droit international. Le RQ-1 Predator, avec moteur Rotax, était le principal drone utilisé par l'USAF et la CIA pendant une vingtaine d’années (1995-2018).

Outre les États-Unis, la Turquie, la Chine et l’Iran produisent et exportent des drones armés propulsés par des moteurs Rotax (ou des copies conformes). Les drones armés israéliens Eagle et Heron sont aussi dotés de Rotax. Le Heron a été vendu à l’Australie et à l’Inde.

Pourquoi avoir agi uniquement dans le cas de la Turquie? D’abord à cause des pressions de l'importante communauté arménienne au Canada. Ensuite parce qu’appliquer la même interdiction aux exportations de la Turquie vers d'autres autres pays est irréalisable. Un contrôle efficace d'un moteur aussi couramment exporté et utilisé pour les petits aéronefs civils et les drones de combat est impossible. Mais c’était une belle occasion, pour le gouvernement libéral, de faire montre de fermeté. Sans plus. Trudeau ne peut, et ne veut, rien faire d’autre.

D’ailleurs, les Rotax ne sont pas soumis à la législation autrichienne sur l'exportation de produits liés à la défense et ne nécessitent donc pas de licence autrichienne d'exportation. Ces moteurs ne sont pas non plus sur la liste de contrôle de l'Union européenne (UE) des technologies à double usage à exportation contrôlée.